Mauvaise en conflit, ou traumatisée ?

Vous vous croyez nulle en conflit ou trop conciliante ? C'est peut-être une réponse de survie apprise, pas un défaut de personnalité.

En bref — Si vous vous figez dès qu’un désaccord pointe, c’est probablement une empreinte ancienne. Quand exprimer une opposition a longtemps été puni — mépris, silence, culpabilité retournée contre vous — votre système a appris que le conflit était dangereux. Cet évitement est une trace, pas une personnalité.

Pourquoi je me bloque dès qu’il y a un conflit ?

Parce que votre corps a appris que le désaccord n’était pas sûr. Dans une relation où chaque opposition déclenchait colère, reproche ou retrait, votre système nerveux a enregistré une règle : « Se taire protège ». Le blocage que vous ressentez aujourd’hui est cette règle qui s’active encore.

Ce figement n’a rien d’un manque de courage. C’est une réponse de survie, au même titre que la fuite ou la lutte. Face à une menace relationnelle répétée, le cerveau limbique court-circuite la réflexion et choisit la stratégie qui, autrefois, vous a évité le pire. La gorge se serre, l’esprit se vide, vous cédez avant même d’avoir formulé votre désaccord. Ce n’est pas vous qui êtes faible : c’est une partie de vous — au sens de l’IFS, ces parties de soi qui prennent un rôle — qui monte la garde et vous met à l’abri comme elle l’a toujours fait.

Le problème, c’est que cette stratégie continue de tourner bien après que le danger soit parti. Le mécanisme protecteur ne sait pas que la relation a changé, que la personne en face n’est plus celle qui punissait. Il réagit au présent comme s’il était le passé.

Beaucoup de clientes décrivent la même scène : une réunion de travail, une discussion avec leur conjoint actuel, et soudain ce vieux réflexe revient, intact. Elles se demandent ce qui ne tourne pas rond chez elles. Rien ne tourne mal : une partie d’elles fait simplement, encore, le seul métier qu’elle connaisse — vous garder en sécurité. Comprendre cela ne suffit pas à tout dénouer, mais cela change déjà le regard que vous portez sur vous-même. Vous cessez de vous voir comme défaillante pour vous voir comme protégée, parfois un peu trop.

Suis-je trop conciliante ou est-ce un réflexe de survie ?

Souvent, ce que vous appelez « être trop gentille » est en réalité une réponse au stress nommée fawn : apaiser pour désamorcer la menace. Ce n’est pas un trait de gentillesse excessif, c’est un quatrième réflexe de survie, à côté de la fuite, de la lutte et du figement.

Le psychothérapeute Pete Walker, dans Complex PTSD: From Surviving to Thriving (Azure Coyote Publishing), décrit ce réflexe « fawn » comme la stratégie de l’enfant qui apprend que sa sécurité dépend de sa capacité à plaire et à devancer les besoins de l’autre. Devenue adulte, cette personne s’efface, s’excuse, donne raison — non par choix, mais par réflexe ancien. La soumission anticipée a été, un jour, ce qui maintenait le lien et écartait l’orage.

Vue ainsi, votre « excès de conciliation » cesse d’être une faiblesse de caractère. C’est une compétence de survie raffinée, développée dans un environnement où s’opposer coûtait trop cher. Le souci n’est pas que vous l’ayez apprise — c’est qu’elle se déclenche encore là où elle n’est plus nécessaire, dans des relations qui pourraient pourtant supporter votre désaccord.

Pourquoi le moindre désaccord me semble-t-il catastrophique ?

Parce que, dans certaines relations, un simple désaccord ouvrait réellement la porte au chaos. Si tenir votre position vous exposait à la rage, au silence punitif ou à une inversion de la culpabilité, votre système a appris à anticiper la catastrophe au premier signe de tension.

Dans ce type de climat, le message implicite devient : « S’il y a un conflit, tout va exploser. » On apprend que tenir bon mène soit à plus de colère, soit à s’entendre dire qu’on est « trop exigeante », soit au retrait glacial — parfois les trois à la fois. La tension permanente devient le décor de fond. L’étude de référence sur les expériences adverses de l’enfance (Felitti et al., 1998, American Journal of Preventive Medicine, CDC/Kaiser Permanente) a montré que 16,3 % des adultes interrogés avaient été témoins, enfants, de violence conjugale au sein du foyer — un climat de tension chronique qui suffit à calibrer durablement le système d’alarme, même sans que l’enfant en soit directement la cible.

Quand ce décor a duré des mois ou des années, le cerveau se règle sur la vigilance. Il scrute le moindre froncement de sourcil, la moindre voix qui change, comme l’annonce d’un danger. Ce n’est pas de la dramatisation : c’est un système d’alarme calibré par l’expérience. Et un système d’alarme ne se recalibre pas par la volonté seule — il a besoin de vivre, lentement, des désaccords qui ne tournent pas mal.

Est-ce que ça veut dire que j’ai vécu une relation toxique ?

Pas nécessairement de façon catégorique — et ce n’est pas à un article de poser ce verdict. Mais si exprimer un besoin vous valait régulièrement du mépris, de la culpabilisation ou une punition affective, il est légitime de reconnaître que ce climat a laissé des traces, sans avoir à coller une étiquette définitive sur l’autre.

Il est tentant de chercher un mot qui range tout : « C’était un pervers narcissique », « c’était une relation d’emprise ». Parfois ces mots aident à nommer une réalité. Mais l’essentiel n’est pas le diagnostic de l’autre — c’est ce que votre corps a appris et continue de rejouer. On peut accueillir une blessure relationnelle sans avoir besoin de trancher juridiquement le caractère de la personne qui l’a causée.

Si vous voulez explorer ce terrain, deux ressources peuvent éclairer la suite. D’abord, comprendre pourquoi les conseils en relation narcissique : pourquoi ils échouent restent souvent inopérants. Ensuite, saisir comment se forme et se défait le lien traumatique : rompre l’emprise, ce mélange de peur et d’attachement qui rend la séparation si difficile.

Pourquoi ce réflexe persiste-t-il, même loin de cette relation ?

Parce que ce que le corps a appris dans la peur ne se désapprend pas par le raisonnement. Vous pouvez « savoir » que votre nouveau partenaire ou votre collègue n’est pas une menace, et pourtant vous figer pareillement. La mémoire de survie loge dans le corps, pas dans les idées.

Le psychiatre Bessel van der Kolk, dans Le corps n’oublie rien (Éditions Albin Michel), montre que les expériences relationnelles douloureuses s’inscrivent dans les circuits corporels et émotionnels, en deçà du langage. C’est pourquoi se répéter « je n’ai aucune raison d’avoir peur » échoue si souvent : on s’adresse à la partie pensante, alors que l’alarme se déclenche ailleurs, plus bas, plus vite.

C’est aussi pourquoi tant de femmes finissent par se croire « définitivement comme ça ». Elles ont tout compris intellectuellement, lu les livres, et constatent que le blocage revient quand même. Cette persistance n’est pas un échec personnel : c’est la signature d’un apprentissage corporel qui demande une autre voie que la seule compréhension.

Il y a quelque chose de paradoxalement rassurant à le savoir. Si le réflexe ne cède pas à la volonté, ce n’est pas parce que vous manquez de force ou de lucidité. C’est parce qu’il a été appris ailleurs que dans la pensée, et qu’il se défait, lui aussi, ailleurs que dans la pensée. On ne discute pas avec une alarme : on lui apprend, expérience après expérience, qu’elle peut baisser le volume.

Comment l’hypnose ericksonienne peut-elle aider à dégeler ce réflexe ?

L’hypnose ericksonienne travaille au niveau où le réflexe s’est inscrit : le corps, l’émotion, l’automatisme. Plutôt que de raisonner avec la peur, elle favorise l’apparition d’un état léger de conscience où le système nerveux peut faire, en sécurité, l’expérience qu’un désaccord ne mène pas forcément à la catastrophe.

Dans l’accompagnement, on ne cherche pas à « supprimer » la partie de soi (IFS) qui vous fait taire. On commence par la reconnaître pour ce qu’elle est : une protectrice fidèle, qui a fait son travail dans un contexte où il fallait survivre. Lui dire merci, plutôt que la combattre, change déjà la dynamique intérieure. Une partie qu’on accueille se détend ; une partie qu’on attaque se crispe davantage.

À partir de là, l’hypnose ericksonienne permet d’introduire de nouvelles possibilités sans brusquer. Le corps réapprend, par petites touches, qu’il existe un espace entre le désaccord et le danger. Aucun travail sérieux ne promet d’effacer une histoire ou de garantir un résultat — mais beaucoup de clientes retrouvent peu à peu la liberté de dire « non » sans que tout leur système se mette en alerte rouge. C’est moins une transformation spectaculaire qu’un dégel progressif.

Et concrètement, par où commencer ?

Par un premier pas qui n’engage à rien : poser des mots sur ce que vous vivez, avec quelqu’un qui comprend la mécanique du trauma relationnel. Pas pour être diagnostiquée ni jugée, mais pour comprendre pourquoi votre évitement du conflit a une histoire — et donc une issue.

Si ces lignes ont résonné, je vous propose un entretien téléphonique de 30 minutes, gratuit et sans pression. Nous regardons ensemble ce qui se joue pour vous et si l’hypnose ericksonienne peut vous aider. La ou les éventuelles séances se déroulent au cabinet à Lausanne, dans un cadre où l’on prend le temps. Vous n’êtes pas « mauvaise en conflit » : vous portez peut-être simplement une trace qui demande à être enfin accueillie.

Pour aller plus loin

  • Pete Walker, Complex PTSD: From Surviving to Thriving (Azure Coyote Publishing) — la référence sur les quatre réponses de survie, dont le réflexe « fawn ».
  • Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien (Éditions Albin Michel) — comment le trauma s’inscrit dans le corps, et par quelles voies il se défait.
  • Lindsay C. Gibson, Adult Children of Emotionally Immature Parents (New Harbinger) — sur les empreintes émotionnelles laissées par les relations qui ne laissent pas de place à votre voix.
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