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Fantasme partagé : pourquoi on devient accro à une relation d’emprise
Vous le savez, au fond. Cette relation vous fait mal. Vos amies vous l’ont dit, votre corps vous le crie certaines nuits. Et pourtant, chaque fois que vous décidez de partir, quelque chose vous ramène. Un message. Un regard doux. Un souvenir du tout début, quand tout était parfait.
Une phrase revient chez beaucoup de personnes : « Je sais que c’est mauvais pour moi, et pourtant je n’arrive pas à partir. » On la prononce à voix basse, presque avec honte, comme s’il s’agissait d’un défaut personnel. Rien d’un défaut, pourtant : c’est un mécanisme. Il porte un nom, et une fois qu’on le voit, il perd une partie de son pouvoir.
Un fantasme partagé, qu’est-ce que c’est, et est-ce ce que je vis ?
C’est un scénario amoureux idéalisé qu’une relation d’emprise installe à deux. L’autre vous offre le rôle de la femme parfaite, unique, enfin comprise. Vous entrez dans l’histoire. Sauf que ce qui vous est offert alors, c’est le personnage qu’il vous a fait croire, et l’image de vous qu’il vous a montrée.
Au début, on ne voit pas le décor. On voit un homme qui semble vous connaître mieux que quiconque, qui dit tout haut ce que vous rêviez d’entendre. Le sol paraît stable. La lumière, chaude. On s’installe. Et sans le savoir, on accepte un rôle dans une pièce dont on ne connaît pas encore la fin.
Pourquoi mon début de relation était-il aussi parfait ?
Parce que l’idéalisation du début relève d’une intensité qui entraîne très vite plus que de l’amour. L’autre vous couvre d’attention, vous met sur un piédestal, accélère l’intimité. Ce trop-plein crée un attachement très fort, très vite. Vous n’êtes pas naïve : vous êtes exposée à une intensité qui court-circuite la prudence.
Souvenez-vous de la sensation. Le téléphone qui s’allume et le ventre qui se serre de joie. L’impression d’avoir enfin trouvé la personne qui vous voit. Cette période agit fort, presque physiquement : elle grave en vous une image de ce que la relation « peut être ». Cette image, vous allez la poursuivre longtemps. C’est elle, le piège. Pas l’homme du début — l’image de l’homme du début.
Peut-être vous êtes-vous dit aussi : « Au début, c’était le plus bel amour de ma vie. » Et c’est vrai. Le début était réel dans ce que vous, vous avez ressenti. Ce qui n’était pas réel, c’est la promesse qu’il durerait.
Pourquoi tout a basculé, comme si je n’étais plus la même à ses yeux ?
Parce que le fantasme a besoin d’une chute. Après l’idéalisation vient la dévalorisation : les critiques, la froideur, le sentiment de ne plus jamais être « assez ». Vous n’avez pas changé. Le décor, lui, a tourné. Ce basculement ne vous incombe pas : il fait partie du mécanisme et ne dit rien de votre valeur.
C’est le moment le plus déroutant. Vous vous surprenez à faire de plus en plus d’efforts pour retrouver l’homme du début. Vous analysez chacun de vos gestes. Vous vous demandez ce que vous avez fait de travers. Cette question — « Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? » — vous enferme. Parce qu’elle suppose que vous tenez la clé du retour du beau temps. Vous ne la tenez pas. Le beau temps était un appât, pas un dû.
Pourquoi je n’arrive pas à partir, alors que je sais ?
Parce qu’il s’agit moins de logique que de manque. L’alternance entre tendresse et rejet fonctionne comme une machine à sous : on rejoue pour le moment où ça remarche. On reste par manque du début.
Le spécialiste américain des addictions Patrick Carnes décrit ce fonctionnement comme un attachement dysfonctionnel qui se forme dans un contexte de danger, de honte ou d’exploitation. Autrement dit : plus la relation fait mal, plus le rare moment de douceur devient précieux — et plus le lien se resserre. C’est exactement l’inverse de l’intuition. C’est aussi ce qui rend ce piège si difficile à nommer de l’intérieur.
Et si vous vous sentez seule avec ça, sachez que vous ne l’êtes pas : près d’une femme sur deux (49,4 %) a vécu, au cours de sa vie, des paroles ou des attitudes blessantes et contrôlantes de la part d’un partenaire, selon l’enquête nationale américaine NISVS 2016-2017 des CDC. Cette expérience est fréquente et n’a rien d’une faiblesse : le mécanisme prend au piège des femmes lucides, solides, aimantes.
Et il y a plus ancien que le manque. Ce début ne vous a pas seulement fait du bien : il vous a fait vivre quelque chose que vous attendiez peut-être depuis très longtemps — être aimée entièrement, choisie, vue jusqu’au fond, sans avoir à le mériter. Pour une part de vous, ce n’était pas une belle histoire de plus : c’était une seconde chance. Et on ne renonce pas facilement à une seconde chance, même quand le présent fait mal.
Est-ce que je pleure lui, ou est-ce que je pleure autre chose ?
Souvent, vous pleurez moins lui que deux choses qu’il n’a jamais pu vous donner : la version idéale de vous qu’il vous a fait entrevoir, et l’avenir qu’il vous avait promis. Partir, c’est faire le deuil d’une histoire qui n’a existé qu’au début, plus que quitter un homme.
C’est pour ça que la rupture fait si mal, bien au-delà du raisonnable. Vous ne dites pas au revoir à la personne réelle — celle des mauvais jours. Vous dites au revoir à celle que vous étiez dans ses yeux au tout début : sûre de vous, choisie, enfin à la hauteur. Cette femme-là vous manque terriblement. Elle était belle. Cette femme-là vous appartient : elle est toujours en vous, sous la fatigue et le doute.
C’est là que se joue la sortie. Tant qu’on croit courir après un homme, on tourne en rond. Le jour où l’on comprend qu’on court après une image de soi — qu’on peut retrouver ailleurs, autrement, sans lui — quelque chose se desserre. Une cliente m’a dit un jour, les larmes aux yeux : « En fait, lui ne me manque pas. Ce qui me manque, c’est moi, telle que j’étais au début. » Ce jour-là, elle a commencé à partir pour de vrai.
Comment sortir d’un fantasme partagé quand je n’arrive pas à partir ?
En cessant de vouloir comprendre l’autre pour se retourner vers soi. La partie de vous qui reste accrochée n’est pas idiote : elle protège quelque chose de plus ancien — une peur d’abandon, un vieux besoin d’être choisie. Quand on apprend à écouter cette partie plutôt qu’à lutter contre elle, le lien addictif perd son carburant.
C’est un travail que j’accompagne avec les outils de l’hypnose et de l’approche des parties de soi. Non pas pour « oublier » l’autre par un tour de passe-passe, mais pour aider la partie de vous qui a peur à se sentir enfin en sécurité — sans lui. Dans un état de détente légère, on peut aller parler directement à cette part qui s’accroche, comprendre ce qu’elle cherchait, et lui montrer d’autres façons de l’obtenir. Ce travail se fait en douceur.
Pourquoi je n’arrive pas à arrêter de lire et de regarder des vidéos sur les narcissiques ?
Parce qu’au début, ces contenus aident vraiment : ils mettent des mots sur ce que vous avez vécu et ils vous déculpabilisent. Puis ils peuvent devenir un nouveau scénario, où il reste au centre, cette fois en négatif. La sortie peut commencer quand vous pouvez vous dire : « Je n’ai plus besoin de lui pour organiser ma vie. »
« Ces vidéos m’ont sauvée au début. Mais je les regarde tous les soirs, et j’ai l’impression qu’il occupe encore toute ma vie. » Vous êtes partie, ou vous êtes en train de le faire. Chaque soir, vous retrouvez les mêmes chaînes, les mêmes groupes, les mêmes témoignages. Ils vous ont tenue debout quand personne ne vous croyait. Ce soutien a compté, et il compte encore.
Seulement, un fantasme partagé peut survivre au départ en changeant de signe. Hier, il était l’homme idéal et vous la femme élue. Aujourd’hui, dans ce nouveau scénario, il devient le mal absolu, et vous la survivante, l’empathe, celle qui a ouvert les yeux. Ce nouveau rôle soulage, et c’est compréhensible, parce qu’il range toute la noirceur d’un seul côté. Mais l’histoire reste organisée autour de lui. Et la partie de vous qui garde de l’ambivalence, ou de la honte, n’a toujours pas droit à la parole.
Avec l’approche des parties de soi, on écoute les deux : la partie qui a besoin de le voir tout noir pour se sentir en sécurité, et celle qui a aimé quelqu’un qui vous a fait du mal. Ce que vous avez vécu reste réel. Tenir ensemble ces deux vérités, c’est retrouver votre propre autorité intérieure : un groupe, des vidéos ou un accompagnement peuvent vous y aider, mais la boussole reste la vôtre. Pour la suite, vous pouvez lire aussi comment reprendre la main après une emprise.
Pour aller plus loin
- Patrick Carnes, The Betrayal Bond : Breaking Free of Exploitive Relationships, éd. Health Communications, 2019 — l’ouvrage de référence sur le « lien de trahison » : pourquoi un attachement peut se nourrir de la peur et de l’intermittence, et comment le défaire.
- Marie-France Hirigoyen, Le Harcèlement moral : la violence perverse au quotidien, éd. Syros, 1998 — le livre qui a fait entrer l’emprise et la dévalorisation dans le langage courant, avec des repères concrets pour la reconnaître.
- Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien : le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, éd. Albin Michel, 2018 — pour comprendre pourquoi le lien s’installe dans le corps et pas seulement dans la tête.
- Leslie Morgan Steiner, conférence TED Why domestic violence victims don’t leave, 2012 — un témoignage lumineux sur la mécanique qui retient, raconté de l’intérieur.
- Katie Hood, conférence TED The difference between healthy and unhealthy love, 2019 — les signaux qui distinguent l’intensité de l’amour, utiles pour relire sa propre histoire.
Si vous le souhaitez, je vous propose un échange téléphonique de 30 minutes, gratuit et sans engagement, pour voir si mon approche peut vous aider. La ou les éventuelles séances se déroulent au cabinet, à Lausanne, dans un cadre confidentiel.