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François Roustang : un hypnothérapeute d’exception proche de ma pratique
J'ai développé ma pratique de l'hypnose ericksonienne, puis j'ai découvert François Roustang. J'ai été frappé par les convergences. Récit d'un hypnothérapeute à Lausanne.
Je ne suis pas un disciple de François Roustang. Je ne l’ai pas lu en formation, je n’ai pas construit ma pratique autour de lui. J’avais déjà ma manière de travailler — l’hypnose ericksonienne conversationnelle, le travail avec les parties de soi — quand je suis tombé sur ses livres et ses conférences.
Et là, quelque chose m’a saisi. Cet homme, mort en 2016, ancien jésuite et ancien psychanalyste devenu hypnothérapeute, mettait des mots précis sur ce ma compréhension de l’accompagnement et sur ma pratique en séance.
L’hypnose, est-ce vraiment dormir ?
Non — et c’est la première chose qui m’a fait sourire en lisant Roustang. Pour lui, l’hypnose n’est pas un endormissement, mais une « veille paradoxale » : un état d’éveil intense où le mental s’efface pour laisser la perception s’élargir. « L’électroencéphalogramme de quelqu’un qui est en hypnose, c’est un électroencéphalogramme d’éveil », disait-il.
C’est exactement ce que je dis à mes clientes : pendant la séance, vous restez pleinement présente. Vous entendez tout, vous pouvez parler, bouger, m’interrompre. L’hypnose ericksonienne conversationnelle n’a rien à voir avec l’hypnose de spectacle. On ne vous endort pas : on vous rend, au contraire, plus présente… à vous-même.
Pourquoi revenir au corps plutôt que tout analyser ?
Parce que comprendre n’a jamais suffi à changer. Roustang, en tant qu’ancien psychanalyste, était radical là-dessus : chercher à s’analyser, à tout expliquer, « éloigne de l’expérience de la vie ». Il allait jusqu’à dire que le psychisme, comme entité séparée du corps, n’existe pas — une vieille rupture de notre culture entre l’âme et le corps.
Je ne travaille pas autrement. Le changement ne se joue pas dans la tête, dans le raisonnement, mais plus bas — là où le corps a gardé la trace, là où une partie de vous s’est mise en alerte il y a longtemps. C’est le territoire que l’hypnose permet de rejoindre.
Et la rumination, qu’en faire ?
La laisser tranquille. Roustang appelait ça « la fin de la plainte » : ces cures interminables où l’on revient sans cesse sur son passé sans jamais en sortir. « Ruminer le passé, le comprendre, ça ne change pas », disait-il. On peut comprendre parfaitement… et tourner en rond pour toujours.
Beaucoup de mes clientes arrivent épuisées d’avoir tant ressassé, tant cherché « pourquoi » — prises dans la rumination mentale. Le travail ne consiste pas à ajouter une explication de plus. Il consiste à sortir du cycle — à revenir dans le présent, dans la sensation, là où quelque chose peut enfin bouger.
Le changement, ça se décide ou ça bascule ?
Ça bascule. Roustang ne croyait pas au changement par l’analyse, mais par un geste, un ajustement de la perception. « Ce qui détermine la justesse d’un geste, c’est l’abandon de l’explication, de la compréhension, de tout effort intellectuel. » L’acte devance la pensée et remet la personne en mouvement.
C’est ce que j’observe souvent en une seule séance : non pas une compréhension nouvelle, mais un déclic — quelque chose se réorganise, la charge se relâche. Ces trois refus de Roustang — l’intellect, le ressassement, l’analyse longue — n’en font qu’un seul mouvement : revenir au corps et au présent pour que ça bascule.
Peut-on travailler avec ses « parties » sans s’analyser ?
Oui, et c’est sans doute là que la convergence m’a le plus étonné. On pourrait croire que le travail avec les parties de soi (l’IFS) contredit le rejet de l’introspection par Roustang. C’est l’inverse. Il n’y a rien d’intellectuel dans ce travail. On n’analyse pas une partie : on l’accueille avec curiosité, et on laisse l’équilibre se rétablir de lui-même.
Accueillir plutôt que comprendre, faire confiance à ce qui se réorganise — c’est précisément le geste de Roustang, traduit dans un autre langage.
À quoi sert le silence en séance ?
À l’essentiel. Pour Roustang, le vide n’est pas le néant : c’est une disponibilité totale, une ouverture. Le silence est l’espace concret de ce vide — un « fond tranquille » sans intention où la personne peut s’installer sans se sentir jugée ni dirigée. « L’essentiel se fait dans le silence. »
Mon rôle n’est pas de remplir, d’expliquer, de diriger. C’est de tenir cet espace : permettre et sécuriser. Faire le vide en moi pour que vous puissiez faire le vôtre. Roustang citait volontiers une formule d’inspiration taoïste qui résume tout : « Ne rien faire, et il n’est rien qui ne se fasse. » C’est aussi pourquoi le lâcher-prise fait si peur — il demande de cesser de vouloir, de faire confiance. Mais c’est là que tout se dénoue — et c’est pour ça que vouloir le calmer de force ne marche pas.
Alors, qui fait le travail ?
Vous. Toujours vous. Roustang refusait de se poser en guérisseur : le thérapeute agit « par son effacement », par une confiance immense dans la capacité de la personne à résoudre elle-même ce pour quoi elle vient. « Je me place dans la solution de la personne. »
C’est le cœur de ma pratique. Je ne suis pas là pour vous réparer — vous n’êtes pas cassée. Vous êtes l’experte de votre vie. Mon objectif, dès la première séance, c’est votre autonomie : que vous n’ayez plus besoin de moi. Je tiens la lampe et je sécurise le passage ; le chemin, c’est vous qui le faites. Une cliente médecin m’avait dit un jour que j’étais un catalyseur, je facilite la réaction mais je n’entre pas dans la solution, et c’est très juste.
L’hypnose restaure-t-elle l’accord avec soi ou avec le monde ?
Roustang voyait l’hypnose comme un art de la relation, visant à restaurer l’accord entre l’homme et son environnement. Je le rejoins entièrement sur l’idée d’accord — mais mon accent est un peu différent. Pour moi, ce qui prime est d’abord l’accord de la personne avec elle-même : l’équilibre intérieur retrouvé entre nos parties intérieures.
Et les deux s’emboîtent. Retrouver l’accord en soi, c’est redevenir disponible à la vie autour de soi. C’est peut-être la plus belle façon de dire ce que vise, au fond, tout ce travail : vous ramener à votre condition de simple être vivant — présente, dans votre corps, en mouvement, à nouveau d’accord avec vous-même et avec le monde.
Je n’ai pas appris cela chez François Roustang. Mais quand je l’ai lu, j’ai eu le sentiment rare de croiser quelqu’un qui avait fait le même chemin, par une autre porte.
Pour aller plus loin
- François Roustang, Qu’est-ce que l’hypnose ? (Éditions de Minuit)
- François Roustang, La fin de la plainte (Odile Jacob)
- François Roustang, Il suffit d’un geste (Odile Jacob)
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