Je n’arrive pas à m’arrêter de travailler : et si c’était de la peur ?

Peut-être cette phrase vous est-elle déjà venue, tard le soir, l’ordinateur encore ouvert : « Je n’arrive pas à m’arrêter de travailler. » Le dos est raide, les yeux piquent, la journée est finie depuis longtemps. Et pourtant, quelque chose insiste : encore un mail, encore un dossier, encore une vérification. Bien souvent, au-delà de la charge de travail, autre chose vous retient : une peur discrète, qui avance sans se nommer.

En bref — Quand vous n’arrivez pas à vous arrêter de travailler, c’est souvent la peur qui vous fait continuer : peur de perdre votre place, de décevoir, de ne plus compter. Face à une menace, on redouble d’efforts pour se rassurer, et la fatigue s’accumule sans que l’inquiétude baisse. Ce réflexe vient de loin, d’un temps où se rendre utile apportait de la sécurité. Cet article aide à le reconnaître, puis à arrêter peu à peu d’attendre le feu vert des autres pour vous sentir en règle.

Au cabinet, à Lausanne, j’accompagne avec l’hypnose ericksonienne et l’IFS (Internal Family Systems, le travail avec les parties de soi) des personnes dont l’anxiété s’est logée dans le travail. Vous savez sans doute déjà qu’il faudrait lever le pied. Je vous propose plutôt de regarder ce qui vous en empêche.

Pourquoi j’en fais encore plus dès que quelque chose m’inquiète ?

Parce que travailler davantage calme la peur, pour un moment. Une réorganisation annoncée, un poste qui pourrait disparaître, une remarque ambiguë en réunion : l’inquiétude monte, et le corps cherche la sortie la plus rapide. Produire plus donne l’impression d’agir, de se mettre à l’abri, de devenir indispensable.

Imaginez qu’on annonce dans votre service une restructuration, ou l’arrivée d’outils d’intelligence artificielle qui feront une partie de votre travail. Au lieu de prendre le temps de réfléchir, vous enchaînez les heures. Vous répondez aux messages à 23 heures. Vous dites oui à tout. Sur le moment, cela apaise. Le lendemain, la peur est toujours là, et vous avez une nuit de sommeil en moins.

Ce mouvement est très humain : quand on a peur, on bouge. Le travail acharné devient alors une façon d’échapper à l’angoisse, une réponse que la peur choisit à votre place.

Comment savoir si je travaille par peur ou par envie ?

En regardant ce qui vous met en mouvement, quel que soit le nombre d’heures. L’envie attire vers quelque chose ; la peur pousse loin de quelque chose. Vus de l’extérieur, les deux mouvements se ressemblent. De l’intérieur, l’un laisse souvent encore de l’énergie en fin de journée, l’autre épuise.

La peur a sa façon de parler. Les journées se remplissent de « Il faut » et de « Je dois ». Les épaules remontent en ouvrant la messagerie, la mâchoire se serre, le ventre se noue avant une réunion. La nuit, l’esprit repasse les erreurs possibles, ce qui aurait pu être mieux fait, ce qu’on a oublié. Le soir, il ne vous reste plus aucune énergie, même après une journée sans difficulté particulière. Si cette fatigue ne cède plus, même après un week-end ou des vacances, ou si le sommeil se dérègle durablement, consultez votre médecin en priorité : un épuisement qui s’installe mérite d’être examiné.

Le lien entre ce besoin de travailler sans fin et l’anxiété a été mesuré. Une étude publiée dans PLOS ONE (Andreassen et al., 2016) a interrogé 16 426 personnes actives en Norvège. Selon cette étude, les personnes pour qui le travail avait pris l’allure d’une dépendance présentaient des symptômes d’anxiété près de trois fois plus souvent que les autres (33,8 % contre 11,9 %). « Pousser le travail à l’extrême peut être le signe de difficultés psychologiques ou émotionnelles plus profondes », note Cecilie Schou Andreassen, psychologue à l’Université de Bergen et autrice principale de l’étude (notre traduction). Autrement dit, l’excès de travail peut être la partie visible de quelque chose qui demande à être entendu. Les auteurs restent prudents sur ce qui cause quoi. Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, vous êtes loin d’être un cas à part.

Pourquoi tout me paraît noir ou blanc quand j’ai peur pour mon poste ?

Parce que la peur rétrécit le champ de vision. Elle ne laisse que deux cases : « Soit je travaille deux fois plus, soit je perds tout. » Entre les deux existent pourtant bien d’autres chemins : apprendre autre chose, demander une discussion franche, déléguer, attendre d’en savoir plus. La peur les rend simplement invisibles.

Votre attention se tourne alors tout entière vers les autres. Vous repassez la réunion du matin, la phrase un peu sèche d’un collègue, le mail resté sans réponse. Que pense-t-on de vous ? Que voulait dire ce regard ? Pendant ce temps, vous ne savez plus très bien ce que vous ressentez, vous.

Ce rétrécissement est une réaction d’un système nerveux en alerte : il réserve toutes ses forces à la menace. À sa façon, il vous protège. Il protège seulement avec des moyens prévus pour un danger immédiat, dans un bureau où la menace, même réelle, se mesure en courriels et en semaines.

Pourquoi je ne me sens en sécurité que si mon responsable est content ?

Parce que votre repère s’est installé hors de vous. Votre valeur se lit sur le visage d’un responsable, dans un mot de remerciement, dans une évaluation annuelle. Tant que ce signe n’arrive pas, le corps reste sur ses gardes, et le travail continue, faute d’une permission intérieure de s’arrêter.

Vous rendez un projet dans lequel vous avez mis beaucoup de vous. Vous savez qu’il est réussi. Et pourtant, vous ne vous accordez rien : vous guettez la réaction de la hiérarchie, vous relisez le message de votre supérieur pour y chercher un sous-entendu, vous scrutez les visages en réunion. La satisfaction ne peut venir que du dehors, et elle ne dure jamais longtemps.

Si c’est surtout l’arrivée d’un message de votre responsable qui déclenche la panique, j’en parle dans l’article Anxiété au travail : pourquoi mon corps panique-t-il dès que mon responsable m’écrit ? Et si ce besoin d’approbation déborde largement le bureau, le besoin de validation a sa propre histoire.

D’où me vient ce réflexe d’en faire toujours plus ?

Souvent d’une époque où se rendre utile apportait de l’affection ou de la sécurité. Enfant, vous avez peut-être appris qu’on vous regardait davantage quand vous réussissiez, quand vous aidiez, quand vous ne posiez aucun problème. Cette stratégie a fonctionné. Alors, dès qu’une menace apparaît, le système nerveux la ressort, intacte.

Dans l’approche IFS, développée par Richard Schwartz, on se représente ce réflexe comme une partie de soi protectrice. Elle croit sincèrement que, si l’effort se relâche, quelque chose de grave arrivera : perdre sa place, ne plus compter pour personne. Elle travaille pour vous protéger, avec les moyens d’autrefois. J’en parle plus longuement dans l’article sur l’anxiété de haut niveau.

Comment m’arrêter de travailler sans que la peur reprenne le dessus ?

En déplaçant votre repère, petit à petit, du regard des autres vers votre propre ressenti. Il s’agit moins de réduire vos heures du jour au lendemain que de changer la question qui guide vos journées : passer de « Que vont-ils penser ? » à « Qu’est-ce qui serait juste pour moi, maintenant ? »

Vous n’avez pas à tout faire. Un petit pas suffit : la peur se nourrit du tout ou rien. Parmi les gestes qui suivent, choisissez-en un seul, celui qui vous parle aujourd’hui ; les autres peuvent attendre.

De temps en temps, quand vous y pensez, vous pouvez vous poser la question « Qu’est-ce qui serait juste pour moi, maintenant ? » et laisser la réponse venir dans le corps plutôt que dans la tête : une respiration qui descend, un relâchement dans la poitrine, ou au contraire une crispation. Ce ressenti devient peu à peu votre repère intérieur.

Quand une tâche est terminée, vous pouvez aussi vous accorder quelques secondes pour la reconnaître vous-même, sans attendre que quelqu’un d’autre le fasse : « J’ai fait du bon travail. » Avec le temps, le besoin de guetter l’approbation s’atténue.

Vous pouvez aussi repérer, dans votre journée, un moment qui vous fait du bien, et lui laisser un peu plus de place.

Et quand la peur monte, accordez-lui un moment avant de vous jeter sur le clavier. Où se loge-t-elle ? Dans la gorge, le ventre, les épaules ? Respirez avec elle. Elle dit souvent combien vous tenez à votre travail, à votre place, aux personnes qui comptent sur vous. Accueillie, elle a moins besoin de vous faire courir.

Si la menace est bien réelle (un poste supprimé, un contrat qui s’arrête), votre peur a ses raisons. Ces gestes peuvent alors vous aider à garder la tête assez claire pour chercher des appuis concrets autour de vous.

Comment l’hypnose peut-elle m’aider à sortir de ce réflexe de peur ?

En s’adressant à la partie de vous qui croit devoir travailler sans fin pour être en sécurité, là où les bonnes résolutions n’arrivent pas. Vous savez déjà qu’il faudrait ralentir. L’hypnose ericksonienne aide ce savoir à rejoindre l’endroit où la peur se déclenche.

Peut-être craignez-vous qu’en lâchant cette peur, vous deveniez moins fiable. C’est souvent la crainte de la partie qui veille, et elle mérite d’être entendue. Le soin, l’attention, le sens des responsabilités vous appartiennent : ils peuvent continuer à guider votre travail, sans l’alarme.

Dans un état de transe légère, où vous gardez la conscience de ce qui se passe et la liberté de parler ou d’arrêter à tout moment, vous pouvez rencontrer cette partie qui veille, comprendre ce qu’elle redoute, et lui montrer qu’aujourd’hui vous disposez d’autres ressources pour vous protéger. Le corps peut alors relâcher une tension qu’il tenait depuis longtemps. Souvent, une seule séance suffit pour créer ce déclic : la partie qui veille sent qu’elle peut baisser la garde. Le travail peut alors reprendre sa place, et le soir redevenir un moment à vous.

Pour aller plus loin

Pour les particuliers concernés

  • Clémence Peix Lavallée, Trouver ses forces intérieures : Surmonter le stress et le burn-out, éd. Odile Jacob, 2018 — pour repérer ce qui épuise et retrouver ses ressources.
  • Kristin Neff, S’aimer : Comment se réconcilier avec soi-même, éd. Belfond, 2013 — se reconnaître soi-même plutôt qu’attendre l’approbation des autres.
  • Brené Brown, Le pouvoir de la vulnérabilité : La vulnérabilité est une force qui peut transformer votre vie, éd. Guy Trédaniel, 2014 — sur la honte de ne pas en faire assez.

Références professionnelles

  • Claude de Scorraille, Olivier Brosseau & Grégoire Vitry, Quand le travail fait mal : Une clinique de la relation pour soigner les maux du travail, éd. InterEditions, 2017 — une approche systémique de la souffrance au travail.
  • Richard C. Schwartz & Martha Sweezy, Internal Family Systems Therapy, éd. Guilford Press, 2019 — la référence clinique du modèle des parties de soi (en anglais).

Retrouvez l’ensemble des ouvrages recommandés sur la page références bibliographiques.

Si vous le souhaitez, je vous propose un échange téléphonique de 30 minutes, gratuit et sans engagement, pour voir si mon approche peut vous aider. La ou les éventuelles séances se déroulent au cabinet, à Lausanne, dans un cadre confidentiel.

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