Deuil traumatique : la perte qu’on n’a jamais eue

Un deuil devient traumatique quand son intensité submerge le système nerveux. En trauma complexe, on porte aussi le deuil de ce qu'on n'a jamais eu mais qui nous était dû : l'amour, la sécurité, la corégulation d'enfance. Comment l'hypnose ericksonienne aide à achever ce deuil resté en suspens.

« Personne n’est mort, pourtant je ressens un vide immense, comme une perte que je n’arrive même pas à identifier. » Cette phrase, je l’entends souvent. Elle dit quelque chose de très particulier : un chagrin sans objet clair, une tristesse qui n’a pas de tombe où se déposer. On l’appelle parfois le deuil traumatique. Et il ne concerne pas toujours une absence visible.

Il y a les deuils que tout le monde reconnaît, ceux d’une personne aimée qui s’en va. Et puis il y a ceux dont personne ne parle : le deuil de l’amour qu’on n’a jamais reçu, de la sécurité qu’on aurait dû connaître enfant, de la validation qui n’est jamais venue. Ces pertes-là sont, à mon avis, parmi les plus difficiles à pleurer. Parce qu’on ne sait souvent même pas qu’elles ont eu lieu.

En bref — Un deuil devient traumatique quand son intensité dépasse ce que le système nerveux peut traiter sur le moment : il se fige, se « déconnecte ». En trauma complexe, on porte aussi le deuil de ce qu’on n’a jamais eu mais qui nous était dû — l’amour, la sécurité, une présence qui nous apaise quand tout déborde. C’est souvent l’absence de réconfort après la perte, plus que la perte elle-même, qui laisse une empreinte durable.

Qu’est-ce qui rend un deuil traumatique plutôt que « normal » ?

Un deuil devient traumatique quand son intensité submerge les capacités du système nerveux à le traiter sur l’instant. Au lieu de couler, le chagrin se fige. Le corps « se met sur pause » : dissociation, sensation d’irréalité, engourdissement. La perte est trop grande, trop brutale, ou survient sans personne pour en amortir le choc.

Quand le chagrin n’a pas pu être traversé

Un deuil ordinaire, même très douloureux, finit par circuler. On pleure, on raconte, quelqu’un nous tient la main, et peu à peu la peine trouve sa juste place. Le deuil traumatique, lui, reste coincé. Comme une vague qui ne s’est jamais brisée. Stephen Porges, dans sa théorie polyvagale, décrit ce moment où le système nerveux, débordé, bascule vers une réponse de figement — un arrêt protecteur, hérité de très loin dans notre histoire de mammifères. Le corps « décide » qu’il vaut mieux ne plus rien sentir.

Ce n’est pas un manque de volonté. C’est, à l’époque, la meilleure stratégie disponible : se couper de l’émotion pour survivre à ce qui était insupportable.

Peut-on faire le deuil de quelque chose qu’on n’a jamais eu ?

Oui — et c’est probablement le deuil le plus méconnu. On peut être en deuil de ce qui nous a manqué : l’amour inconditionnel, la sécurité, le regard bienveillant d’un parent disponible. Cette absence laisse un vide aussi réel qu’une perte concrète, sauf qu’elle n’a ni nom, ni date, ni cérémonie.

Le deuil des « fantômes » de l’enfance

La chercheuse Pauline Boss a forgé une expression précieuse : la « perte ambiguë » — un deuil sans clôture possible, parce que ce qui manque n’a jamais été clairement présent ni clairement absent. C’est exactement ce que vivent beaucoup de personnes ayant grandi dans un climat d’insécurité affective. Le parent était là, physiquement. Mais le réconfort, la corégulation, la chaleur fiable — ces choses-là étaient des fantômes. Présentes en creux, par leur absence.

On ne pleure pas un événement. On pleure ce qui aurait dû être et qui n’a pas eu lieu. Et comme rien de visible ne s’est « passé », on s’interdit souvent d’avoir mal. « De quoi je me plains, au fond ? » Cette phrase, je l’entends aussi très souvent. Elle est le signe que le deuil n’a pas pu commencer.

Pourquoi le manque de réconfort fait-il plus de dégâts que la perte ?

Parce que ce n’est pas tant l’événement douloureux qui marque durablement, mais l’absence de quelqu’un pour nous aider à le traverser. Un enfant qui tombe et qu’on console se relève. Le même enfant, seul avec sa douleur, apprend que son chagrin n’a pas de place. C’est cette solitude répétée, plus que la blessure elle-même, qui s’inscrit.

L’accumulation invisible

En trauma complexe, il n’y a souvent pas un seul grand drame, mais une succession de petites pertes sans soutien d’attachement. Une déception, puis une autre, puis encore une, jamais accueillies, jamais réparées. Comme le rappelle Bessel van der Kolk dans Le corps n’oublie rien, le système nerveux conserve la mémoire de ces moments bien après que l’esprit les a oubliés ou rationalisés. Le corps, lui, porte la trace.

Une étude publiée dans Frontiers in Psychology (2024) sur le trouble de stress post-traumatique complexe souligne que les perturbations relationnelles chroniques — difficulté à se sentir en sécurité avec les autres — figurent parmi les marqueurs centraux des traumatismes d’attachement précoces. Autrement dit : ce qui blesse le plus, c’est le lien qui a fait défaut.

Pourquoi est-ce que je ressens ce vide alors que personne n’est mort ?

Ce vide est le signe d’un deuil resté en suspens — souvent celui d’un besoin fondamental non comblé dans l’enfance. Le corps « sait » qu’il manque quelque chose, mais l’esprit ne trouve pas l’objet précis du manque. D’où cette sensation flottante, difficile à nommer, qui revient sans qu’on comprenne pourquoi.

Quand le corps se souvient sans mots

Ce vide n’est pas une faiblesse de caractère. C’est une mémoire. Le serrement dans la poitrine au moment de s’endormir, cette tristesse soudaine sans raison apparente, ce sentiment de manque devant quelqu’un qui s’éloigne — autant de traces neurovégétatives d’un chagrin ancien qui n’a jamais pu se dire. La part de soi qui porte ce deuil est restée bloquée à l’âge où elle a eu mal. Dans le modèle des parties de soi (IFS) de Richard Schwartz, on parle de parties « exilées » : ces parties blessées de l’enfance, mises à l’écart parce que leur douleur était trop intense, et qui attendent, parfois depuis très longtemps, qu’on revienne enfin les chercher.

Comment l’hypnose ericksonienne peut-elle aider à achever ce deuil ?

L’hypnose ericksonienne propose d’accéder à un état de conscience particulier, un peu plus léger, où l’on peut retrouver en sécurité ces parties endeuillées de l’enfance. Non pour revivre la douleur, mais pour offrir enfin à ce qui a manqué une forme de réconfort — celui qui n’est jamais venu à l’époque.

Recréer la corégulation qui a fait défaut

Le travail consiste, à mon avis, moins à « réparer le passé » qu’à terminer un deuil resté ouvert. Avec l’hypnose ericksonienne, on peut recréer une scène de corégulation idéalisée : un espace intérieur où la part exilée reçoit la présence chaleureuse et fiable qu’elle attendait. Le Self — ce centre apaisé, présent en chacun de nous — vient s’asseoir auprès d’elle. Pas pour lui dire « tout va bien », mais pour rester là, simplement, jusqu’à ce que le chagrin puisse enfin couler.

Milton Erickson, fondateur des principes modernes de l’hypnothérapie, se plaisait à dire qu’en séance il y a quatre personnes qui dialoguent dans la pièce : les deux conscients et les deux inconscients. Je le vérifie chaque jour. Ce n’est pas moi qui « répare » quoi que ce soit. Je propose un cadre sécurisé où quelque chose de coincé à l’intérieur peut enfin se déposer, se dire, et trouver une issue. Souvent, un déclic suffit : la part endeuillée n’est plus seule, et le deuil, enfin accompagné, peut reprendre son cours.

Notre système nerveux sait très bien faire son travail de deuil — si on le laisse faire, et si on ne le laisse plus seul. Souvent une seule séance suffit pour amorcer ce mouvement.

Pour aller plus loin

Pour les personnes concernées

Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien, éd. Albin Michel, 2018 — la référence sur la manière dont le trauma s’inscrit dans le corps et la mémoire, écrit pour le grand public.
Richard Schwartz, No Bad Parts, éd. Sounds True, 2021 — le fondateur de l’IFS explique avec douceur comment accueillir les parties de soi les plus blessées.
Pauline Boss, Ambiguous Loss, éd. Harvard University Press, 1999 — l’ouvrage qui a nommé ces deuils sans clôture, ceux qu’on n’arrive pas à pleurer.

Vidéos & ressources : Heidi Priebe, sa chaîne sur l’attachement et la réparation des blessures d’enfance — à rechercher directement par son nom. Nicole LePera (The Holistic Psychologist), ses conférences sur le deuil de l’enfance qu’on aurait voulue — à rechercher par son nom.

Références professionnelles

Stephen Porges, The Polyvagal Theory, éd. W. W. Norton, 2011 — les bases neurophysiologiques du figement et de la sécurité relationnelle.
Janina Fisher, Healing the Fragmented Selves of Trauma Survivors, éd. Routledge, 2017 — l’intégration des parties dissociées dans le travail du trauma complexe.
Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien, éd. Albin Michel, 2018 — incontournable pour la neurobiologie des mémoires traumatiques.

Si ce vide difficile à nommer vous habite, peut-être qu’en parler pourrait déjà déposer un peu de ce qui pèse. Je vous propose d’en parler librement et sans engagement, lors d’un échange téléphonique gratuit de trente minutes, si vous le souhaitez. Nous pourrons évaluer ensemble si mon approche peut vous convenir. Vous trouverez ici comment me joindre.

Pour approfondir, vous pouvez aussi lire comment l’hypnose accompagne les traumatismes, ou explorer ces petites blessures relationnelles qui s’accumulent sans bruit.

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