Comment savoir qui je suis vraiment, quand j’ai passé ma vie à me protéger ?

En bref — Un enfant qui grandit en sécurité explore son monde intérieur : ses émotions, ses envies, ses rêves. Un enfant qui doit rester sur ses gardes manque de temps et de sécurité pour se demander ce qu’il aime. Son monde intérieur contient des émotions qu’il ne peut pas résoudre, alors il s’en détourne. Devenu adulte, on sait parfaitement gérer et beaucoup moins bien dire ce que l’on aime. Ce qui ressemble à un vide peut, pour une bonne part, être un territoire jamais visité.

On vous demande ce que vous aimez faire… et vous séchez. Pas par timidité — vous cherchez sincèrement, et il n’y a rien. Vous savez répondre à ce dont les autres ont besoin, à ce qu’il faut organiser, à ce qui risque de déraper. Mais « Qu’est-ce que tu as envie, toi ? », cette question-là vous laisse démunie. Comme si la case était restée vide.

Cette question peut s’accompagner d’une gêne — celle de croire qu’on est un peu creuse à l’intérieur.

Pourquoi je ne sais pas répondre quand on me demande ce que j’aime ?

Parce que vous n’avez jamais eu l’occasion de le découvrir. Savoir qui je suis vraiment ne se décrète pas, et quand on a toujours géré pour les autres, il n’y a jamais eu de place pour s’en occuper. Savoir ce qu’on aime n’est pas une donnée qu’on possède à la naissance : cela s’explore, par essais, par ennui, par curiosité sans but. Il faut du temps disponible et un environnement suffisamment calme. Votre attention, elle, était occupée ailleurs, sur les autres, sur l’ambiance.

Un enfant qui se sent en sécurité fait deux choses en même temps. Il explore le monde autour de lui, et il explore le monde en lui : ce qu’il ressent, ce qu’il pense, ce qui l’attire, ce dont il rêve. Cette seconde exploration est celle qui construit, année après année, le sentiment d’être quelqu’un de précis.

Quand l’environnement demande de rester sur ses gardes, cette seconde exploration s’arrête. Toute l’énergie part vers l’extérieur : surveiller l’humeur des adultes, anticiper, désamorcer. On n’a pas le loisir de se demander ce qu’on aime, parce qu’on est occupée à vérifier que la soirée va bien se passer.

Et si cela peut vous rassurer : cette difficulté-là ne dit rien d’exceptionnel sur vous. Elle dit quelque chose des enfances passées à surveiller.

Pourquoi mon monde intérieur me semble-t-il vide ?

Parce que s’en approcher a longtemps été douloureux. Quand ce qu’on ressent à l’intérieur est fait de peur, de tristesse ou de colère qu’aucun adulte ne vient apaiser, regarder de ce côté ne soulage pas : cela aggrave. L’enfant apprend alors à s’en détourner, et cette habitude tient bon.

Se couper de ses émotions ne se fait pas proprement. On ne débranche pas seulement la peine : on débranche aussi une partie de ses pensées, de ses élans, de ses goûts. C’est ce qui explique cette impression étrange de fonctionner très bien tout en se sentant absente de sa propre vie.

Alors le silence intérieur passe pour du vide. Il ressemble à une absence de personnalité. Il s’agit plutôt d’une porte qu’on a fermée très tôt, pour de bonnes raisons, et qu’on n’a jamais rouverte depuis.

Cette explication ne couvre pourtant pas tous les cas. Une fatigue de fond, une perte de goût qui s’étend à tout et dure, méritent un avis médical, en priorité. En cas de détresse, La Main Tendue répond au 143 (gratuit, anonyme, 24 heures sur 24).

Est-ce que ça veut dire que je n’ai pas de personnalité ?

Non. Vous avez une vie intérieure entière, simplement peu fréquentée. Ce que vous prenez pour une absence de goûts est une absence d’exploration. La différence compte, parce que l’une serait définitive alors que l’autre se rattrape.

Et il y a une chose que vous savez faire mieux que la plupart des gens : lire une pièce en y entrant, sentir quand quelqu’un ne va pas, anticiper ce qui va manquer. Cette finesse s’est développée à la place du reste, pas à côté. Elle a un coût, et elle reste une vraie compétence.

Ce que vous décrivez a été observé par les professionnels : quand on a dû rester sur ses gardes pendant des années, le rapport à soi peut durablement s’abîmer (Organisation mondiale de la santé, CIM-11, 2022). Ce n’est pas un diagnostic, seul un professionnel peut en parler, mais cela montre que ce n’est pas une idée que vous vous faites.

Est-ce que j’ai toujours été comme ça ?

C’est souvent le meilleur repère. Une personne simplement discrète a des goûts, elle les garde pour elle. Vous, la question elle-même vous met en difficulté : vous ne cherchez pas vos mots, vous cherchez la chose elle-même, et vous ne trouvez rien à quoi vous raccrocher.

Ce moment peut se présenter ainsi : la première fois qu’on vous demande ce que vous voulez vraiment, et le blanc qui suit. Cela peut arriver à trente ans ou plus tard, par exemple quand une relation se termine ou qu’un enfant grandit et libère de la place.

Pourquoi est-ce si difficile de redevenir moi-même ?

Parce que s’effacer protégeait quelque chose d’essentiel : le lien. Enfant, quand être soi-même provoquait de la distance, de l’agacement ou du silence, on apprend très vite lequel des deux garder. Personne ne vous a expliqué ce choix. Vous l’avez fait quand même, parce qu’il fallait bien.

C’est ce qui rend le retour vers vous effrayant, alors même que vous le souhaitez. Chaque goût affirmé, chaque désaccord posé réveille la même peur : si je me montre, je perds l’autre. Souvent, cette peur parle du passé et plus du présent. Parfois elle décrit exactement votre vie actuelle. Si c’est votre cas, la première question devient : qui, autour de vous, rend aujourd’hui encore coûteux le fait de vous montrer ?

Cette lenteur a du sens : à chaque petit pas, vous vérifiez qu’on peut vous aimer telle que vous êtes. Voilà pourquoi ces pas pèsent plus lourd qu’ils n’en ont l’air — et pourquoi il vaut mieux les faire d’abord avec des personnes sûres, celles dont vous savez déjà qu’elles ne partiront pas pour un avis divergent.

Comment retrouver ce que j’ai mis de côté ?

Par très petites touches, et sans se mettre en devoir de trouver une passion. La question « Quelle est ma vocation ? » est écrasante quand on part de si loin. Une question plus modeste ouvre davantage : qu’est-ce qui, aujourd’hui, m’a été un peu agréable ? Une lumière, un son, une texture, un moment où le temps a passé sans que je le voie.

Concrètement : le soir, une ligne dans les notes du téléphone. Pas une analyse — un fait. « La lumière dans la cuisine vers 18 h. » « Le silence après avoir raccroché. » Trois mots suffisent. Au bout de deux semaines, relisez : ce sont vos premières données sur vous-même.

Et s’il ne vient rien du tout, certains soirs, ce n’est pas un échec. Le fait de chercher a déjà tourné votre attention vers l’intérieur, ce qui est exactement le mouvement qui manquait. La réponse arrive souvent après le geste, pas avant.

Ces indices paraissent insignifiants. Ce sont pourtant les seuls matériaux disponibles au début, et ils s’accumulent plus vite qu’on ne le croit. On ne reconstruit pas un goût par décision ; on le retrouve en remarquant ce qui, déjà, attire.

Il y a aussi un obstacle à prévoir : au moment où quelque chose vous plaît, une gêne monte souvent. Comme si prendre de la place était risqué. Cette gêne est ancienne, elle appartient à l’époque où se faire remarquer coûtait cher. Elle ne dit rien de ce que vous avez le droit d’aimer aujourd’hui.

Et si les réactions qui me dérangent faisaient aussi partie de qui je suis ?

Oui, et c’est une bonne piste. Ce qu’on a dû cacher enfant ne se limite pas aux goûts agréables. Une colère saine, un besoin d’être aidée, une envie, une tristesse ont été mis de côté avec le reste. Quand ils reviennent, ils prennent d’abord une forme qui dérange : ils peuvent être des indices que vous revenez vers vous.

« Je ne sais plus quelles sont mes vraies réactions : quand je m’énerve ou que je pleure pour un rien, je ne me reconnais pas. » On cherche qui l’on est du côté de ce qui est doux, un goût, un plaisir. Et voilà que surgit une réaction qui paraît démesurée, des larmes sans raison apparente, une pointe de jalousie.

Enfant, on garde ce qui nous vaut de l’amour et l’on met de côté ce qui en coûte. Une colère qu’on vous a reprochée à huit ans reste une partie légitime de vous. Elle a simplement dû attendre. La personne qui dit « Je ne me mets jamais en colère » ou « Je n’ai besoin de personne » porte parfois une colère, ou un besoin d’attachement, qui n’a jamais eu le droit d’exister. Carl Gustav Jung appelait « ombre » cette partie de nous que l’on a appris à ne pas reconnaître. Il précisait qu’à côté de ce qui fait peur ou honte, elle contient aussi des qualités précieuses : des élans créateurs, des réactions justes.

Avec l’IFS, on accueille ces parties-là aussi, sans les trier entre acceptables et inacceptables. Quand une réaction vous surprend, une question peut remplacer le jugement : qu’est-ce que cette partie de moi n’a jamais pu dire ? Si ce changement vous déroute, vous pouvez lire aussi pourquoi on ne se reconnaît plus quand on change.

En quoi l’hypnose et l’IFS peuvent-elles m’aider ?

En rendant le monde intérieur fréquentable à nouveau. Le problème n’a jamais été l’absence de contenu ; il vient de ce que s’approcher de soi déclenche une alerte. Tant que cette alerte est active, aucune bonne résolution ne tient.

En hypnose ericksonienne, on favorise l’apparition d’un état de détente léger, sans forcer et sans faire remonter de souvenir contre votre gré. Vous restez consciente et vous gardez toujours la main ; le corps y goûte, à petites doses, ce que veut dire rester tranquillement avec soi. C’est cette expérience répétée qui rouvre la porte, davantage que les explications.

L’approche des parties de soi, une façon imagée de lire ce qui se joue en nous, permet ensuite d’aller à la rencontre de celles qui n’ont jamais eu la parole. Celle qui aimait dessiner et qui a arrêté. Celle qui voulait quelque chose et a compris que ce n’était pas le moment. On ne les invente pas : elles sont là, en attente, et elles se manifestent souvent dès qu’on cesse de leur demander d’être utiles.

Pour aller plus loin

Pour les particuliers

Quelques lectures pour prolonger cette question :

  • Pete Walker, Le trouble de stress post-traumatique complexe : de la survie à l’épanouissement, éd. Dangles, 2024 — sur ce que la survie prolongée coûte au rapport à soi.
  • Richard C. Schwartz, No Bad Parts, éd. Sounds True, 2021 — une introduction accessible au modèle des parties de soi.
  • Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, éd. Odile Jacob, 1999 — sur la reconstruction après des blessures précoces.

Pour les professionnels

  • Janina Fisher, Healing the Fragmented Selves of Trauma Survivors, éd. Routledge, 2017 — l’aliénation interne consécutive au trauma, et sa réparation.
  • Richard C. Schwartz, Système familial intérieur : blessures et guérison, éd. Elsevier Masson, 2009 — le modèle IFS dans sa forme clinique.
  • Stephen W. Porges, La théorie polyvagale, éd. EDP Sciences, 2021 — un cadre clinique sur le sentiment de sécurité et la régulation.

Si vous vous reconnaissez dans cette difficulté à dire ce que vous aimez, on peut en parler, sans que personne vous presse d’avoir des réponses. Si vous le souhaitez, je vous propose un échange téléphonique de 30 minutes, gratuit et sans engagement, pour voir si mon approche peut vous aider. La ou les éventuelles séances se déroulent au cabinet, à Lausanne, dans un cadre confidentiel.

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