J’ai l’impression d’être sa mère, pas sa compagne

Vous avez encore pris le rendez-vous à sa place. Rempli le formulaire, relancé l’administration, décidé des vacances. Ce soir, il vous demande ce qu’on mange, et quelque chose en vous se serre.

Au début, sa vulnérabilité vous touchait. Vous y voyiez de la sensibilité, un homme qui ne jouait pas au dur. Vous ne saviez pas encore que ce serait à vous de porter tout le reste.

« J’ai l’impression d’être sa mère, pas sa compagne. » Vous l’avez peut-être pensée longtemps avant de la dire à voix haute, et avec de la honte — comme s’il était méprisant de la formuler.

En bref — Vivre avec un adulte qui reste en position d’enfant épuise d’une manière particulière : la charge est réelle mais invisible, et se plaindre paraît injuste puisqu’il ne fait rien de mal. Cette position a souvent pu être, au départ, une manière de s’adapter qui fonctionnait — montrer qu’on ne s’en sort pas faisait venir quelqu’un pour s’en occuper. Comprendre cela ne change pas votre fatigue, mais cela déplace la question : elle cesse d’être « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi de m’agacer ? » pour devenir « Qu’est-ce que je porte, et depuis quand ? ».

Comment suis-je devenue sa mère sans l’avoir décidé ?

Peu à peu, sans que personne ne l’ait jamais nommé : vous décidez, vous anticipez, vous rassurez, vous réparez. Lui reçoit — et cette répartition s’est installée sans qu’aucun des deux ne la choisisse.

Ce qui la rend difficile à voir, c’est qu’elle ne ressemble pas à un conflit. Aucun refus, aucune mauvaise volonté — plutôt une impuissance qui appelle votre intervention. Vous intervenez, la chose est faite, tout le monde est soulagé — et l’habitude s’installe un peu plus.

Cette phrase tarde à être formulée parce qu’elle semble méprisante. Elle décrit pourtant une organisation, sans jugement sur qui il est. Ce déséquilibre est d’ailleurs très répandu : en Suisse, les femmes ont accompli en 2020 environ 50 % de travail domestique et familial de plus que les hommes, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS, enquête suisse sur la population active).

Est-ce qu’il le fait exprès avec moi ?

Le plus souvent, non. Et c’est ce qui rend la situation si difficile à traiter : il n’y a pas forcément de calcul à démasquer, plutôt une manière de fonctionner apprise de longue date, qui lui paraît normale.

Rester en position d’enfant a souvent pu être, très tôt, une manière tenable d’exister quelque part : montrer qu’on ne s’en sort pas faisait venir quelqu’un qui prend en charge.

Le problème n’apparaît que bien plus tard, quand cette manière de faire continue de tourner dans une vie adulte où elle n’a plus lieu d’être. C’est un fonctionnement qui a pu très bien marcher, et que rien n’a peut-être jamais remis en question.

Et vous, quelle place avez-vous apprise tôt ?

À quoi ça ressemble chez moi, d’être sa mère, pas sa compagne ?

Elle peut prendre trois formes : les démarches qui attendent, la relation où vous rassurez, la dispute qui se termine par vos soins. Les nommer aide, parce qu’on finit par les prendre pour des traits de caractère.

Les démarches qui attendent. Les démarches, le budget, les décisions restent en attente jusqu’à ce que vous les preniez. Elles attendent parce qu’il peine à s’y mettre, et vous finissez par céder avant lui.

Vous rassurez, il se laisse porter. Un couple d’égaux demanderait peut-être quelque chose qu’il n’a jamais appris, ou qui peut lui faire peur ; la relation s’organise alors autrement : vous rassurez, vous cadrez, vous gérez le quotidien.

La dispute se termine par vos soins. À la moindre tension, il peut se sentir attaqué, se braquer ou devenir envahissant, puis revenir, blessé, attendre d’être rassuré.

Pourquoi je culpabilise de me plaindre ?

Parce que rien de ce qu’il fait n’est condamnable, et que votre fatigue n’a donc pas d’objet présentable. Sans faute à pointer, aucune plainte ne paraît légitime : vous vous reprochez alors de ressentir ce que vous ressentez.

Autour de vous, on vous dira qu’il est gentil, attentionné, qu’il ne boit pas, qu’il ne crie pas. Tout cela est vrai. Ce qui l’est aussi, c’est que vous portez une charge que personne ne voit, et que l’absence de faute ne la rend pas plus légère.

Cette culpabilité s’installe souvent chez celles qui ont appris tôt à s’occuper des autres — un parent fragile, une fratrie à surveiller. La position leur est familière, elles la reprennent sans y penser, et elles s’en veulent ensuite de la trouver lourde. C’est ce que je décris dans grandir avec un parent immature.

Est-ce que je peux espérer que ça change ?

De son côté, cela dépend de lui — rien de ce que vous ferez ne peut le décider à sa place. C’est la part la plus dure à entendre, et la plus utile, car elle ramène l’attention vers la seule personne sur laquelle vous avez une prise : vous.

Ce qui peut changer sans lui, en revanche, est réel. Vous pouvez cesser d’anticiper à sa place, ce qui laisse enfin apparaître ce qu’il fait ou ne fait pas quand personne ne rattrape. Vous pouvez arrêter de deviner à sa place ce qu’il ressent, ce qu’il voulait dire, ce qu’il attend. C’est souvent ce travail-là, invisible, qui épuise plus que les tâches elles-mêmes.

Ce déplacement peut provoquer une crise, parce qu’il modifie un équilibre installé. C’est fréquent, et c’est un point à connaître avant de commencer plutôt qu’à découvrir en route. Une tension passagère fait souvent partie du chemin : c’est un équilibre qui bouge.

La question de rester ou de partir peut attendre. On peut d’abord regarder ce qui, en vous, prend la place.

En quoi l’hypnose et l’IFS peuvent-elles m’aider ?

En travaillant sur ce qui vous fait prendre la place, plutôt que sur lui. Vous n’avez pas de prise sur son fonctionnement. Vous en avez une sur ce qui, en vous, se précipite pour combler le vide.

L’approche par les parties de soi permet d’aller voir cette part-là. Elle a souvent appris qu’être indispensable était la condition pour être gardée, et elle intervient avant même que vous ayez décidé. La reconnaître peut desserrer le réflexe : il se crée un petit espace avant d’agir à la place de l’autre.

En hypnose, dans une transe légère, vous restez présente et consciente, et vous entendez tout. On peut accompagner cette part à supporter l’inconfort de laisser une chose en attente, sans la faire à la place de l’autre. Cet apprentissage échappe à la volonté, comme je l’explique dans pourquoi comprendre ne suffit pas à changer.

Vous pouvez venir seule : le travail porte sur ce qui se joue en vous.

Vous êtes fatiguée d’un travail que personne n’a nommé, et le nommer est déjà le début d’autre chose.

Pour aller plus loin

Pour les particuliers

Quelques lectures pour prolonger cette réflexion :

  • Lindsay C. Gibson, Se construire avec des parents immatures, éd. Leduc, 2021 — sur l’immaturité affective et ce qu’elle impose à l’entourage.
  • Christel Petitcollin, Victime, bourreau ou sauveur : comment sortir du piège ?, éd. Jouvence, 2006 — sur les rôles qui s’installent dans un couple et la manière d’en sortir.

Pour les professionnels

  • Richard C. Schwartz, Système familial intérieur : blessures et guérison (trad. François Le Doze), éd. Elsevier Masson, 2009 — les parties qui prennent en charge et leur fonction protectrice.
  • John Bowlby, Attachement et perte, éd. PUF, 2002 — les fondements de la dépendance relationnelle et du besoin de figure protectrice.
  • Stephen W. Porges, La théorie polyvagale, éd. EDP Sciences, 2021 — une lecture influente, mais discutée, du sentiment de sécurité et de la régulation.

Si vous le souhaitez, je vous propose un échange téléphonique de 30 minutes, gratuit et sans engagement, pour voir si mon approche peut vous aider. La ou les éventuelles séances se déroulent au cabinet, à Lausanne, dans un cadre confidentiel.

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