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Irritable sans raison : pourquoi je suis tout le temps frustrée ?
Peut-être vous êtes-vous dit : « Je suis tout le temps frustrée, et je ne sais même pas pourquoi. » Le café qui déborde, un collègue qui parle trop fort, un message resté sans réponse : tout racle. Vous vous sentez irritable sans raison, à cran du matin au soir, puis honteuse d’avoir mal parlé à quelqu’un que vous aimez. Vous avez peut-être conclu que vous aviez mauvais caractère. Cette frustration de fond a souvent une histoire, et elle mérite qu’on la regarde avec plus de douceur que vous ne vous en accordez.
Pourquoi suis-je irritable sans raison apparente ?
Parce que la raison existe, mais elle est ancienne ou diffuse. L’agacement du moment sert de déclencheur ; le réservoir, lui, était déjà plein. Quand chaque journée commence avec une tension de fond, il suffit d’une goutte pour que tout déborde, et la goutte paraît ridicule.
Bien des personnes prennent ce débordement pour un problème de colère et cherchent à mieux se contrôler. Elles serrent les dents, encaissent, puis explosent pour une broutille, et se le reprochent pendant des heures. Le contrôle s’épuise vite quand la source reste intacte.
Se sentir incomprise, critiquée alors qu’on a bien fait les choses, confrontée à une injustice ou à une perte : réagir est normal, et même sain. La frustration de fond se reconnaît autrement. Elle est là avant l’événement, elle dure après, et sa force dépasse ce qui vient de se passer.
Au cabinet, à Lausanne, j’accompagne avec l’hypnose ericksonienne et l’IFS (Internal Family Systems, le travail avec les parties de soi) des personnes qui vivent avec cette tension.
Est-ce que mon irritabilité vient forcément de mon enfance ?
Non, et il serait faux de tout y ramener. Le manque de sommeil, l’épuisement, les variations hormonales, une douleur qui dure, certains traitements ou une période de stress intense suffisent à rendre irritable. L’enfance devient une piste quand la frustration est ancienne, constante, et revient même dans les périodes calmes.
L’irritabilité peut aussi accompagner une humeur dépressive. Si elle s’accompagne d’un sommeil qui se dégrade, d’une humeur en berne qui dure, d’une perte d’élan ou d’intérêt pour ce qui vous plaisait, ou si elle est apparue récemment sans que vous compreniez pourquoi, un avis médical a toute sa place, avant ou à côté de ce que je décris ici.
Si vous avez grandi dans un climat difficile, vous êtes loin d’être seule. Dans l’étude ACE, publiée en 1998 auprès de 9 508 adultes californiens suivis par une assurance-maladie, plus de la moitié des répondants (52 %) rapportaient avoir vécu dans l’enfance au moins une forme de maltraitance ou de dysfonctionnement familial, comme des violences ou un parent dépendant. Ces années-là peuvent laisser des traces dans la manière dont le corps réagit, bien après que le danger a disparu. Certains parlent de trauma complexe pour décrire une insécurité répétée, plutôt qu’un seul événement. Le mot peut sembler fort ; il dit surtout que ces réactions ont une origine.
Pourquoi je ne suis jamais satisfaite de ce que je fais ?
Parce que la barre a été placée hors d’atteinte, souvent très tôt. Enfant, être parfaite a peut-être semblé le seul moyen d’éviter la critique ou le rejet. Adulte, vous visez encore ce sans-faute, et chaque écart, même minime, ressemble à un échec. La frustration naît de cet écart permanent.
À cela s’ajoute la comparaison. Vous regardez celles qui semblent tout réussir, et vous vous trouvez en retard. Puis il y a cette voix intérieure qui commente : « Tu ne seras jamais à la hauteur. » « Tu aurais dû faire mieux. » Elle vous a peut-être aidée à tenir autrefois. Aujourd’hui, elle vous use, et la moindre contrariété tombe sur un terrain à vif. J’en parle plus longuement dans l’article sur le critique intérieur et le trauma.
Pourquoi je dis oui alors que je pense non, puis j’en veux à tout le monde ?
Parce qu’une partie de vous a appris que plaire protégeait. Dans une famille où l’humeur des adultes décidait du climat, se rendre agréable et arrangeante permettait de garder la paix. Ce réflexe reste actif, et chaque oui forcé laisse un peu de rancœur derrière lui.
Vous acceptez de garder les enfants d’une amie alors que vous rêviez d’une soirée seule. Vous reprenez un dossier que personne ne veut. Vous ne dites rien quand on vous coupe la parole. Sur le moment, tout va bien. Le soir, vous êtes épuisée, et la frustration sort sur la première personne qui laisse traîner une tasse. Votre irritation dit alors quelque chose de juste : vos besoins sont passés après ceux de tout le monde. J’ai développé ce lien entre plaire et colère accumulée dans l’article sur la colère cachée du « plaire à tout prix ».
Pourquoi un message sans réponse me met-il dans tous mes états ?
Parce que votre système d’alerte lit souvent du danger là où il n’y a rien de menaçant. Quand on a grandi dans l’imprévisible, anticiper le pire était une protection. Le corps a gardé ce radar : un silence, un ton neutre, une remarque deviennent aussitôt des signes de rejet.
Un message reste sans réponse pendant deux heures, et vous imaginez déjà qu’on vous en veut. Une collègue suggère une petite modification, et vous l’entendez comme une attaque. Votre compagnon n’est pas d’accord avec vous sur un détail, et une pensée surgit : « Il n’est pas de mon côté. » Parfois, c’est vrai, et votre ressenti mérite d’être entendu. D’autres fois, c’est le radar qui parle avant vous : la réaction arrive avant même que vous ayez pu vérifier. Le cœur accélère, la mâchoire se serre, le ventre se noue. Ce radar fatigue énormément, parce qu’il cherche les problèmes en continu.
Cette vigilance est une réponse de survie : elle a protégé l’enfant que vous étiez, et elle peut s’apaiser. Si le calme lui-même vous rend nerveuse, l’article sur l’hypervigilance du trauma complexe pourra vous parler.
Et si ma frustration recouvrait une peine plus ancienne ?
C’est possible, surtout si, enfant, il n’y avait pas d’adulte pour consoler ni de mots pour dire : la tristesse et les pertes ont alors été mises de côté pour tenir. Elles n’ont pas disparu pour autant. Elles remontent par vagues, et la frustration est parfois la forme la plus supportable qu’elles trouvent pour se faire sentir.
Pete Walker, qui a beaucoup écrit sur le trauma complexe, parle de « flashbacks émotionnels » : des moments où l’on se retrouve submergée par les sensations d’autrefois, sans image ni souvenir précis, simplement l’impression soudaine d’être à nouveau petite, impuissante, en faute. Vu sous cet angle, un énervement disproportionné prend un autre sens. Il peut signaler qu’une vieille blessure vient d’être touchée, et le corps s’en souvient : épaules qui remontent, gorge serrée, envie de quitter la pièce.
Comment apaiser cette frustration sans me forcer au calme ?
En s’occupant de ce qui la nourrit plutôt qu’en la réprimant. Revoir ses exigences à hauteur humaine, reconnaître ses limites, se parler avec plus de bienveillance : ces pas modestes réduisent la pression. Le reste se travaille là où les réflexes sont nés.
Quelques questions peuvent aider, au moment où l’irritation monte : « Qu’est-ce qui vient vraiment de se passer, et qu’est-ce que j’ai imaginé ? » « À quoi ai-je dit oui aujourd’hui alors que je pensais non ? » « Est-ce que je me demande l’impossible ? » Se rappeler que tout ne dépend pas de vous, et que le changement prend un peu de temps, enlève déjà beaucoup de pression. Se traiter comme on traiterait une amie en difficulté, ce que Kristin Neff appelle l’auto-compassion, adoucit la voix intérieure.
L’hypnose ericksonienne et l’IFS permettent d’aller plus loin, en douceur. Dans un état de transe légère, où vous restez consciente et libre de parler ou d’arrêter à tout moment, il devient possible de rencontrer la partie de vous qui exige, celle qui dit oui pour être aimée, ou celle qui surveille. Chacune a protégé l’enfant que vous étiez. En comprenant ce qu’elle redoute, on peut l’aider à relâcher sa garde, et le corps peut suivre. Souvent, une seule séance suffit pour sentir que la tension de fond a diminué.
Votre frustration a peut-être longtemps été un signal de fatigue et de besoins laissés de côté. L’écouter, au lieu de la combattre, permet de retrouver ce qu’elle protégeait.
Pour aller plus loin
Pour les particuliers concernés
- Pete Walker, Le trouble de stress post-traumatique complexe : De la survie à l’épanouissement, éd. Dangles, 2024 — sur les flashbacks émotionnels, le critique intérieur et les réflexes de survie hérités de l’enfance.
- Kristin Neff, S’aimer : Comment se réconcilier avec soi-même, éd. Belfond, 2013 — pour remplacer l’exigence par une bienveillance envers soi.
- Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien, éd. Albin Michel, 2018 — comment les expériences difficiles s’inscrivent dans le corps.
Références professionnelles
- Pete Walker, Complex PTSD : From Surviving to Thriving, éd. Azure Coyote Publishing, 2013 — l’édition originale (en anglais).
- Richard C. Schwartz, No Bad Parts : Healing Trauma and Restoring Wholeness with the Internal Family Systems Model, éd. Sounds True, 2021 — une introduction aux parties de soi protectrices (en anglais).
- Richard C. Schwartz & Martha Sweezy, Internal Family Systems Therapy, éd. Guilford Press, 2019 — la référence clinique du modèle IFS (en anglais).
Retrouvez l’ensemble des ouvrages recommandés sur la page références bibliographiques.
Si vous le souhaitez, je vous propose un échange téléphonique de 30 minutes, gratuit et sans engagement, pour voir si mon approche peut vous aider. La ou les éventuelles séances se déroulent au cabinet, à Lausanne, dans un cadre confidentiel.