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Je suis juste éteinte : et si votre corps avait baissé le courant pour vous protéger ?
Une cliente me confiait, il y a peu : « Je ne suis pas triste, je ne suis pas en panique… je suis juste éteinte. Tout me demande un effort énorme et je n’arrive pas à m’y mettre. »
Elle décrivait, avec ses mots, un état que beaucoup de personnes que j’accompagne reconnaissent au premier regard : ce n’est pas la tempête, c’est le calme plat. Pas l’angoisse qui serre, mais une sorte de panne d’élan. Le corps fonctionne en apparence — on se lève, on tient la journée — et pourtant quelque chose, à l’intérieur, semble tourner au ralenti. Comme si on avait, sans le vouloir, mis le contact sur une position où le courant ne passe presque plus.
Et si cet état d’extinction n’était pas une défaillance, mais une protection ? Si votre corps, loin de vous lâcher, faisait au mieux — autrement ?
Pourquoi suis-je épuisée alors que je ne fais « rien de spécial » ?
Parce que l’épuisement ne vient pas toujours de ce qu’on fait, mais de ce que le corps porte. Quand un système nerveux a longtemps géré un trop-plein — stress, blessures anciennes, charge invisible —, il peut basculer dans un mode d’économie : il réduit l’énergie disponible pour protéger l’organisme. La fatigue n’est alors pas un caprice, c’est une mise en veille.
Quand le corps « baisse le courant »
Notre système nerveux dispose de plusieurs réponses face à ce qu’il perçoit comme une menace ou un dépassement. La plus connue, c’est l’alerte : le cœur s’emballe, on est tendu, prêt à fuir ou à se défendre. Mais il en existe une autre, plus silencieuse, qui entre en jeu quand la situation paraît sans issue ou trop lourde à porter : le système ne s’emballe pas, il ralentit. Il met en veille. Il baisse le courant.
C’est un peu comme un appareil qui passe en mode économie d’énergie pour ne pas griller : moins de luminosité, moins de réactivité, juste l’essentiel maintenu. Dans cet état, on n’est ni en panique ni vraiment triste — on est éteint. La motivation manque, les gestes simples deviennent coûteux, le brouillard s’installe. Ce n’est pas que l’on ne veut pas : c’est que le système, en sourdine, garde l’énergie pour plus tard, par précaution.
Est-ce que c’est de la paresse ou de la dépression ?
À mon avis, ni l’un ni l’autre, en tout cas pas par défaut. La paresse suppose qu’on pourrait agir et qu’on choisit de ne pas le faire ; ici, l’élan lui-même fait défaut. Et contrairement à une dépression-maladie, cet état de figement est souvent une réponse de protection du système nerveux. Un avis médical reste utile pour faire la part des choses.
Le malentendu de la volonté
« Je me traite de fainéante. Les autres y arrivent, pourquoi pas moi ? » C’est l’une des phrases que j’entends le plus souvent. Et elle ajoute, presque toujours, une couche de souffrance à la souffrance.
Car la paresse, au sens courant, c’est disposer de son énergie et préférer ne pas s’en servir. Or, dans le figement, ce n’est pas le choix qui manque — c’est le carburant. L’élan ne répond plus à l’appel. Se forcer revient alors à appuyer sur l’accélérateur quand le frein de secours est tiré : on s’épuise, le moteur gronde, mais la voiture n’avance pas. Le problème n’est pas le manque de motivation. Le problème, c’est ce frein invisible, tiré un jour pour de bonnes raisons, et que personne ne vous a jamais appris à desserrer.
Quant à la dépression, elle peut bien sûr exister et mérite toujours d’être évaluée. Mais l’état dont je parle ici ressemble moins à une « maladie de l’humeur » qu’à un retrait protecteur : le corps s’est mis en sourdine pour ne pas être submergé. Faire cette distinction n’est pas un détail. Elle décide de l’endroit où l’on va chercher la sortie.
Pourquoi est-ce que je me sens éteinte sans événement déclencheur clair ?
Parce que cet état ne répond pas toujours à un événement récent, mais à une charge ancienne restée en suspens. Le système nerveux n’oublie pas : tant qu’un trop-plein n’a pas pu se vivre en sécurité, il peut continuer, des années après, à maintenir le corps en mode d’économie. L’extinction d’aujourd’hui prend souvent racine bien avant aujourd’hui.
Ce qui n’a pas pu se traverser reste « en attente »
Dans la nature, un animal qui a échappé à un prédateur tremble, s’ébroue, puis repart vaquer à ses occupations comme si de rien n’était. Il décharge l’énergie mobilisée par la peur, et l’épisode se referme. Nous, humains, n’avons pas toujours ce luxe. Quand une expérience nous dépasse — et qu’enfant, en particulier, il n’était pas possible de la ressentir, de la dire, d’être accompagné —, l’énergie mobilisée ne se décharge pas. Elle reste, en quelque sorte, en attente.
Peter Levine, fondateur de l’approche somatique Somatic Experiencing, l’a formulé d’une manière qui éclaire bien ce point : « Le trauma n’est pas ce qui nous arrive, mais ce que nous gardons en nous en l’absence d’un témoin empathique. » Ce n’est pas tant l’événement qui marque que la réponse restée bloquée, faute d’un espace où elle aurait pu se déployer. Et lorsque cette charge n’a jamais pu se dénouer, le système peut choisir, pour ne pas être débordé, de tourner durablement au ralenti.
Quelque part en vous, sans que vous ayez votre mot à dire, un veilleur scrute en continu : suis-je en sécurité, ou non ? C’est ce qu’éclaire la théorie polyvagale de Stephen Porges : notre système nerveux autonome (= automatique) évalue en permanence, en deçà de toute pensée, si l’environnement est sûr ou menaçant. Quand il code « trop, sans issue », il peut basculer vers une réponse d’économie plutôt que d’alerte — un ralentissement protecteur. Une vieille alerte, restée allumée en sourdine, peut ainsi continuer à maintenir le corps en veille longtemps après que le danger réel a disparu. C’est souvent ce qui se joue dans un système nerveux resté sur le qui-vive, même au repos.
Et si vous avez besoin que ce ne soit pas qu’une parole rassurante : une vaste étude menée sur plus de dix-sept mille personnes (Felitti et coll., American Journal of Preventive Medicine, 1998) a montré que plus l’enfance a été marquée par l’adversité, plus le risque de troubles durables à l’âge adulte — états dépressifs, maladies chroniques, conduites à risque — augmente nettement. La fatigue dont je parle ici n’a pas été mesurée comme telle dans cette étude ; mais ce qu’elle établit, c’est que le corps garde longtemps la trace de ce qu’il a porté tôt. Cet épuisement ne tombe pas du ciel. Ce n’est pas vous, le problème : c’est souvent une histoire qui a commencé bien avant que vous puissiez y faire quoi que ce soit.
Pourquoi me forcer et « me secouer » ne marche-t-il pas ?
Parce que se forcer s’adresse au mental, alors que le figement se joue dans le corps. Tant que le système nerveux code encore « danger » ou « trop-plein », il garde le frein tiré, quoi que décide la volonté. Pousser plus fort ne fait souvent qu’ajouter de la tension à l’extinction — et renforcer le sentiment d’échec.
« J’ai tout essayé, rien ne tient »
« J’ai tout essayé : les listes, la discipline, me secouer le matin. Ça tient deux jours, puis je retombe. Je me dis que je suis le problème. » Ce découragement est compréhensible — et il repose sur un malentendu.
La volonté, les bonnes résolutions, la discipline : tout cela vit dans la partie de nous qui pense, qui planifie, qui décide. Or le figement ne se décide pas. Il vit plus bas, dans la part la plus ancienne et la plus automatique de notre système nerveux — celle qui gère la survie bien avant que la pensée n’entre en jeu. Lui donner l’ordre de « se reprendre », c’est parler une langue qu’elle n’entend pas. C’est, en partie, pourquoi tant d’efforts pour retrouver de l’énergie à la seule force du mental s’effondrent au bout de quelques jours : on agit sur la surface sans rejoindre l’endroit où le courant a été coupé.
Et plus on se force sans résultat, plus le verdict tombe : « Je n’y arriverai jamais ». Cette dureté envers soi ajoute une tension de plus à un système déjà en économie d’énergie. Le renversement que je propose tient en une phrase : je n’ai pas un corps paresseux, j’ai un corps qui a baissé le courant pour me protéger. Ce n’est pas une excuse pour ne rien faire. C’est un changement de regard qui rend le travail, enfin, possible.
Comment retrouver de l’élan sans se forcer ?
En passant par le corps plutôt que par le mental. On ne « rallume » pas un système figé à coups de volonté ; on le rassure, peu à peu, par de petites stimulations sensorielles — le mouvement, le toucher, la fraîcheur de l’eau, un ancrage dans les sensations — qui lui signalent que le danger n’est plus là. Quand la sécurité revient, le courant remonte de lui-même.
Par les sens, doucement, plutôt que par la force
Si le figement vit dans le corps, c’est par le corps qu’on peut le rejoindre. Non pas en le brusquant, mais en lui offrant de petits signaux de sécurité que le langage des sens sait porter : se mettre en mouvement sans objectif de performance — marcher, s’étirer, danser un peu —, sentir le contact d’une main sur le sternum, l’eau fraîche sur le visage, le poids d’une couverture, le souffle qui s’allonge. Ce ne sont pas des « trucs » magiques. Ce sont des manières de dire au système nerveux, dans sa propre langue : ici, maintenant, tu peux relâcher un peu le frein.
L’hypnose ericksonienne travaille précisément à ce niveau. Cet état léger de conscience qu’elle propose permet de descendre, en douceur, de la tête vers le corps — là où le courant a été coupé —, avec assez de sécurité pour que quelque chose, enfin, ose se remettre en mouvement. On ne force pas le système à se rallumer : on crée les conditions où il accepte, de lui-même, de relever un peu l’intensité.
Dans le travail avec les parties de soi (IFS), on dirait qu’une partie protectrice a, depuis longtemps, choisi de baisser le courant. Il ne s’agit pas de petits personnages réels logés quelque part : c’est une image, une façon de donner du sens à ce qui se joue en nous. Cette partie n’est pas une ennemie. Elle a tiré le frein un jour où c’était, peut-être, la seule manière de tenir. L’enjeu n’est pas de la faire taire ni de la déloger de force, mais de comprendre ce qu’elle a tenté de gérer — et de lui montrer qu’aujourd’hui, le danger n’est plus réellement présent.
Ce n’est pas moi qui « rallume » quoi que ce soit. Je propose un cadre qui aide le système à se sentir assez en sécurité pour relâcher peu à peu sa mise en veille — ce mouvement vital qu’il avait suspendu. C’est, doucement et à son rythme, une façon de renouer avec un corps qu’on avait fini par habiter à distance. Et lorsque la part protectrice peut, enfin, faire confiance et desserrer un peu sa garde, quelque chose de précieux reprend sa juste place. L’élan revient — non parce qu’on l’a arraché, mais parce que le corps n’a plus besoin de le retenir.
Note : cet article a une visée informative et ne remplace pas un avis médical. Une fatigue persistante, un brouillard mental ou une perte d’élan durables méritent toujours d’être évalués par un médecin afin d’écarter une cause organique avant d’envisager un travail d’accompagnement.
Pour aller plus loin
Pour les personnes concernées
- Peter A. Levine, Réveiller le tigre : Guérir le traumatisme, éd. InterEditions, 2024 — pourquoi l’énergie restée « gelée » dans le corps cherche à se compléter, et comment elle peut se remettre en mouvement en douceur.
- Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien : Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, éd. Albin Michel, 2018 — pourquoi le corps porte la trace des blessures précoces, et pourquoi le mental seul ne suffit pas à rallumer l’élan.
- Pete Walker, Le trouble de stress post-traumatique complexe : De la survie à l’épanouissement, éd. Dangles, 2024 — une lecture accessible des réponses de figement et d’effondrement, et des chemins concrets pour en sortir.
Références professionnelles
- Stephen W. Porges, La théorie polyvagale : Fondements neurophysiologiques des émotions, de l’attachement, de la communication et de l’autorégulation, éd. EDP Sciences, 2021 — le socle neurophysiologique des états de défense, dont le repli vagal protecteur.
- Olivier Piedfort-Marin, Luise Reddemann, Psychothérapie des traumatismes complexes, éd. Satas, 2017 — un cadre clinique pour le travail des charges traumatiques restées inachevées.
- Janina Fisher, Healing the Fragmented Selves of Trauma Survivors: Overcoming Internal Self-Alienation, éd. Routledge, 2017 — comment les parties de soi se figent pour protéger, et comment les rejoindre (en anglais).
Si ces lignes vous parlent, peut-être reconnaissez-vous cet état — cette fatigue qui ne lâche pas, ce brouillard, cet élan qui ne répond plus. Dans tous les cas, il n’y a, à mon avis, rien à réparer en vous : il y a plutôt quelque chose à écouter, et un peu de courant à laisser remonter. Si vous le souhaitez, nous pouvons en parler librement, lors d’un échange téléphonique gratuit et sans engagement.