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Déconnexion du corps : pourquoi vous ne savez jamais ce que vous ressentez
Déconnexion du corps, ne pas ressentir ses émotions : pourquoi ce brouillard intérieur, ses racines, et comment ré-habiter ses sensations en douceur.
Beaucoup de femmes décrivent la même chose au cabinet : « On me demande comment je me sens, et je n’en sais rien. » Pas par mauvaise volonté. Parce que la zone qui devrait répondre est restée silencieuse longtemps. Cet article explore pourquoi, et par où commencer pour rouvrir, doucement, le dialogue avec votre corps.
Pourquoi je me sens déconnectée de moi-même ?
Se sentir déconnectée de soi, c’est souvent vivre « dans sa tête » pendant que le corps tourne en pilote automatique. Les sensations existent mais n’arrivent plus jusqu’à votre conscience. Ce n’est pas de l’indifférence : c’est un filtre que votre système nerveux a installé pour vous protéger d’un trop-plein.
Le neurologue Antonio Damasio a montré à quel point nos émotions naissent dans le corps avant d’arriver au cerveau pensant. Il parle de « marqueurs somatiques » : ces petites sensations (gorge serrée, ventre noué, chaleur) qui guident nos choix bien avant les mots. Quand l’accès à ces marqueurs se brouille, on perd une boussole intime. On réfléchit beaucoup, on ressent peu. La vie devient un raisonnement permanent, fatigant, où l’évidence du « ça me fait du bien / ça ne me convient pas » manque cruellement.
Cette coupure porte un nom dans la recherche : une faible interoception, c’est-à-dire la capacité à percevoir les signaux internes du corps. Chez certaines, elle s’accompagne d’alexithymie : la difficulté à identifier et nommer ce que l’on ressent. Sa prévalence en population générale est estimée à environ 10 % selon les travaux de Salminen et collègues, ce qui en fait une réalité bien plus répandue qu’on ne le croit. Rien de honteux là-dedans, donc, et surtout rien de figé.
Est-ce que mon corps peut se couper de mes émotions pour me protéger ?
Oui. La déconnexion corporelle est très souvent une stratégie de survie, pas un dysfonctionnement. Face à une situation trop intense ou trop longue à supporter, le système nerveux peut « débrancher » la sensation pour rendre l’épreuve vivable. Sur le moment, c’est une intelligence du corps. Le problème, c’est quand le débranchement reste allumé des années plus tard.
Le psychiatre Bessel van der Kolk, dans Le corps n’oublie rien (Éditions Albin Michel), décrit cette mise à distance comme une dissociation défensive : pour ne pas être submergé, on quitte les sensations. Il écrit que de nombreuses personnes traumatisées « vivent coupées de leur corps », comme si habiter pleinement leurs sensations était devenu dangereux.
Dans le langage de l’hypnose ericksonienne et de l’approche IFS, on pourrait dire qu’une partie de soi (IFS) monte la garde. Elle a décidé, souvent très tôt, que sentir = souffrir, et qu’il valait mieux couper le contact. Cette partie n’est pas votre ennemie. Elle vous a protégée. La rencontrer avec respect, plutôt que la forcer, change tout dans le travail thérapeutique.
Pourquoi j’ai l’impression de vivre à côté de ma vie, comme un robot ?
Cette impression d’être « un robot qui fait les gestes » ou de se regarder de l’extérieur traduit souvent une déconnexion entre votre présence et vos sensations. Les journées défilent, vous fonctionnez, vous cochez les cases, mais sans la texture du vécu. Comme un film qu’on regarderait derrière une vitre.
Stephen Porges, avec sa théorie polyvagale, parle de neuroception : ce radar inconscient qui évalue en permanence si l’environnement est sûr ou menaçant, sans passer par la pensée. Quand ce radar reste bloqué en mode « danger », même dans une vie objectivement calme, le corps maintient une forme de retrait. On reste fonctionnelle, mais comme en veilleuse. La sensation d’irréalité, ce flou autour de soi, vient souvent de là : un système nerveux qui n’a pas reçu le signal qu’il pouvait, enfin, se poser.
C’est épuisant de vivre ainsi sans comprendre pourquoi. Et c’est rassurant de savoir que ce mécanisme obéit à une logique. Ce qui a une logique a un levier.
Pourquoi je me fige au lieu de réagir quand quelque chose me bouscule ?
Se figer, ne plus arriver à parler, se sentir paralysée sous tension : c’est une réponse de survie câblée dans le système nerveux, pas une faiblesse. Face à une menace que l’on ne peut ni fuir ni combattre, le corps choisit parfois l’immobilité (le « figement »). C’est automatique et hors de votre contrôle conscient.
Ce réflexe est cousin de la déconnexion sensorielle : pour tenir dans le figement, le corps coupe aussi une partie du ressenti. Si ce schéma s’est installé tôt, il se déclenche aujourd’hui pour des déclencheurs disproportionnés (un ton qui monte, un regard, un silence). Vous vous en voulez peut-être de « ne pas avoir su réagir ». Mais une réaction réflexe n’est pas un choix.
Comprendre ce mécanisme, c’est commencer à se déculpabiliser, étape souvent négligée et pourtant décisive. Tant que le figement reste vécu comme une défaillance personnelle, chaque épisode rajoute une couche de honte par-dessus la sensation initiale. Or le corps, lui, n’a fait que son travail le plus ancien : assurer la survie par tous les moyens, y compris l’arrêt. Ce qui se rejoue dans ces instants n’est pas le présent, mais une mémoire corporelle qui n’a pas encore reçu le message que le danger est passé. C’est précisément ce message-là que le travail thérapeutique cherche à transmettre, non par la parole, mais par l’expérience répétée de la sécurité.
> À noter : se reconnaître dans ces lignes ne pose aucun diagnostic. Faible interoception, sensibilité élevée (la haute sensibilité est un trait, pas une maladie), particularités de fonctionnement : ce sont des pistes de compréhension, pas des étiquettes. Seul un professionnel habilité pose un diagnostic. Et dans mon approche, « comprendre » n’aide pas directement à aller mieux, cela aide à se décrisper par rapport à au problème, ce qui ouvre la porte à l’accueil de soi.
Est-ce qu’on peut ré-apprendre à ressentir son corps ?
Oui, et c’est précisément là que le travail commence. Puisque la déconnexion s’est apprise, elle peut se ré-apprendre dans l’autre sens : remettre, par petites touches, de la sécurité dans le ressenti. Pas en forçant, mais en réhabituant le système nerveux à ce que sentir ne soit plus synonyme de danger.
La recherche sur l’interoception va dans ce sens. Les travaux de la neuroscientifique Sarah Garfinkel, notamment, suggèrent que la conscience des signaux corporels n’est pas une donnée fixe : c’est une faculté qui se distingue de la simple sensibilité physiologique et qui peut se travailler, comme une attention que l’on ré-entraîne. L’idée n’est pas d’« ouvrir les vannes » d’un coup, mais d’apprivoiser. Une sensation à la fois. Un souffle à la fois. Le corps a besoin de constater, par l’expérience répétée, qu’accueillir une sensation ne le submerge plus.
Concrètement, cela passe souvent par un ralentissement. Poser une main sur le ventre et sentir l’air qui entre. Remarquer la température de ses pieds. Suivre, sans la commenter, une tension qui se relâche d’elle-même. Nommer, même maladroitement, ce qui se présente — « c’est serré », « c’est tiède », « je ne sais pas trop ». Ces gestes minuscules rouvrent, lentement, le canal. Ils réapprennent au système nerveux une chose simple mais essentielle : tourner l’attention vers une sensation n’a pas déclenché de catastrophe. Pour beaucoup de femmes, c’est la première fois depuis longtemps qu’elles regardent vers le corps plutôt que contre lui, et cette nuance change tout. On ne lutte plus contre un ennemi intérieur ; on retrouve, peu à peu, un allié resté discret.
En quoi l’hypnose ericksonienne aide-t-elle à se reconnecter aux sensations ?
L’hypnose ericksonienne travaille naturellement par le corps : ses inductions s’appuient sur les sensations (le poids d’une main, la chaleur, le rythme du souffle). C’est exactement le canal que la déconnexion avait fermé. En passant par le ressenti plutôt que par l’analyse, elle contourne le mental qui « réfléchit » et s’adresse directement au système nerveux.
Là où le mental peut résister (« je dois comprendre avant de sentir »), l’approche ericksonienne propose une autre porte : celle de l’expérience sensorielle, accueillie sans pression. On ne demande pas au corps de tout rouvrir. On l’invite à constater qu’une petite sensation peut être là, observée, sans danger. C’est souvent ce premier « oui » silencieux du corps qui amorce le mouvement.
L’objectif n’est jamais de forcer la reconnexion ni de promettre un résultat. Il s’agit de recréer, pas à pas, les conditions de sécurité dans lesquelles la partie de soi (IFS) qui montait la garde peut, à son rythme, relâcher un peu sa vigilance. C’est un travail respectueux, lent quand il le faut, et profondément concret.
Pour aller plus loin
- Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien (Albin Michel) — la référence sur la façon dont le trauma s’inscrit dans le corps et brouille le ressenti.
- Antonio Damasio, L’erreur de Descartes (Odile Jacob) — pour comprendre comment les émotions naissent dans le corps avant la pensée.
- Stephen Porges, La théorie polyvagale (Elsevier Masson) — le rôle du système nerveux autonome dans le sentiment de sécurité et de connexion.
Et maintenant ?
Si vous vous êtes reconnue dans cette difficulté à sentir, à nommer, à habiter votre corps, sachez qu’il existe un chemin pour rouvrir ce dialogue, en douceur et à votre rythme.
Je propose un entretien téléphonique de 30 minutes, gratuit et sans engagement, pour échanger sur votre situation et voir si un accompagnement par l’hypnose ericksonienne pourrait vous convenir. Les séances se déroulent au cabinet à Lausanne.
Marc Binggeli, hypnothérapeute (thérapies brèves, hypnose ericksonienne, IFS, PNL) — Lausanne.