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Ce vide qu’on fuit, et ces fuites qu’on félicite
Une cliente me confiait, il y a peu : « On me dit que je suis admirable parce que je ne m’arrête jamais, que je suis toujours là pour les autres. Mais dès que je m’arrête, il y a ce vide insupportable et je replonge dans le travail ou je vérifie mon téléphone. Je ne sais même pas qui je suis quand je ne fais rien. »
Elle décrivait, sans le savoir, quelque chose de très précis. Ni une faiblesse de caractère, ni un agenda trop chargé. Un mouvement qui se répète : remplir, occuper, rester en mouvement — pour ne pas toucher quelque chose en soi qui fait mal.
Et le plus troublant, c’est que, souvent, on nous félicite d’être ainsi !
C’est quoi, ce vide intérieur qu’on ressent dès qu’on s’arrête ?
Le vide intérieur n’est pas forcément une dépression — même si parfois les deux se côtoient. C’est souvent autre chose : une partie de soi restée en retrait, une douleur ancienne, le sentiment de ne pas avoir vraiment compté, que d’autres parties tiennent soigneusement à distance. Quand on s’arrête, cette partie blessée remonte. Le vide n’est donc pas un défaut : c’est un signal.
Le trou du soir, ce trou que l’on remplit
« Quand tout s’arrête, le soir, il y a comme un trou en moi. Pas de la tristesse précise, juste un vide. Alors je remplis — la télé, le frigo, mon téléphone — n’importe quoi pour ne pas le sentir. » Beaucoup de personnes que j’accompagne reconnaissent immédiatement cette scène.
Dans le travail avec les parties de soi (IFS), ce vide n’est pas considéré comme un manque. C’est une partie de nous tenue à l’écart — ce que Richard Schwartz, fondateur de cette approche, appelle une partie « exilée ». Une partie qui porte une douleur ancienne, et que d’autres parties, par protection, maintiennent hors de notre conscience. Le vide, ce n’est pas le néant. C’est une porte fermée !
Ces « parties », dans cette approche, sont bien sûr une métaphore — une manière de donner du sens à ce qui se joue en nous. Inutile de chercher de petits personnages logés quelque part en nous.
Cette logique de protection mentale a, à mon avis, une raison d’être que les psys nomment « dissociation ». Ces parties qui montent la garde se sont organisées ainsi à un moment où, pour un enfant, sentir cette douleur directement aurait été trop. Mettre à distance était alors la meilleure stratégie disponible. Le problème n’est pas qu’elles existent — c’est qu’elles continuent à gérer notre vie d’adulte selon les règles d’autrefois.
Pourquoi mon système nerveux préfère-t-il l’agitation au repos ?
Parce que rester en mouvement procure une sensation de vie, alors que s’arrêter peut donner l’impression de toucher, d’être rattrapé par quelque chose d’effrayant. Pour un système nerveux marqué par des blessures précoces, l’agitation est souvent moins menaçante que le calme. Mieux vaut « agité mais vivant » que confronté au vide.
Quand s’arrêter fait plus peur que courir
On imagine souvent que le repos devrait être agréable. Pour beaucoup de personnes que j’accompagne, c’est l’inverse : le repos est le moment le plus difficile de la journée. Tant qu’on bouge, qu’on produit, qu’on répond, on se sent exister. Quand tout s’arrête, ce qui était couvert par le bruit se met à remonter.
Notre système nerveux — cette part de nous plus ancienne que la volonté — a, sur ce point, une logique simple : il privilégie ce qui paraît le moins dangereux. Et pour un système marqué tôt par l’insécurité, une agitation familière peut sembler plus supportable qu’un calme qui ouvre la porte au vide. On préfère, en quelque sorte, rester « agité mais vivant » plutôt que de risquer l’effondrement. Ce n’est pas de l’autosabotage — c’est une vieille préférence de sécurité, devenue notre norme intérieure.
Tim Fletcher, qui travaille spécifiquement le lien entre traumatisme complexe et conduites addictives, le formule avec justesse. Selon lui, l’addiction — au sens large — est « tout ce que je fais, substances ou activités, conçu pour me sortir de ma douleur, me sortir de mon vide ». Le plaisir recherché, ajoute-t-il, n’en est souvent pas vraiment un : c’est un soulagement, « un répit dans la dérégulation ».
Pourquoi des comportements admirés peuvent-ils cacher une fuite ?
Parce que toutes les fuites ne se ressemblent pas. Certaines sont mal vues — l’alcool, le jeu, les addictions. D’autres sont valorisées — le travail acharné, le dévouement, l’hyperdisponibilité. Quand l’entourage félicite la conduite, plus personne ne se demande ce qu’elle anesthésie. La cécité sociale devient alors la meilleure protectrice de la fuite.
« Tu es admirable, tu ne t’arrêtes jamais »
On a appris à reconnaître certaines conduites comme des problèmes : boire trop, jouer trop, scroller jusqu’à deux heures du matin. Mais d’autres reçoivent des compliments. La personne qui travaille sans relâche est « bosseuse ». Celle qui dit toujours oui est « tellement serviable ». Celle qui est joignable à toute heure est « tellement fiable ».
Or le travail compulsif, le besoin constant de faire plaisir, l’hyperdisponibilité, le réflexe de remplir chaque silence par un écran — tout cela peut servir exactement la même fonction qu’une conduite stigmatisée : ne pas sentir le vide, échapper à un présent qui pèse. La différence n’est pas dans la fonction. Elle est dans le regard des autres.
Et ce regard, paradoxalement, rend la fuite invisible. Pourquoi interroger un comportement que tout le monde admire ? On finit par le faire soi-même : on se félicite de ne jamais s’arrêter, on s’épuise, et on ne voit pas qu’on est en train de courir devant quelque chose.
Pourquoi je n’arrive pas à m’arrêter même quand je le décide ?
Parce que la volonté s’attaque à la mauvaise cible. Quand on lutte contre la conduite, on combat une partie de soi qui essaie de nous protéger du vide — pas le vide lui-même. La protection se renforce sous la pression. Tant que la douleur de fond n’est pas approchée en sécurité, la fuite reste nécessaire.
« J’ai tout essayé, je tiens trois jours et je rechute »
« J’ai tout essayé pour arrêter, je tiens trois jours et je rechute. À chaque fois je me déteste un peu plus, je me dis que je suis faible. » C’est l’une des phrases que j’entends le plus souvent. Et c’est, à mon avis, l’un des plus grands malentendus sur ces conduites.
Quand on lutte par la seule volonté, on attaque le comportement. Mais le comportement n’est pas le problème : c’est une solution. Une partie de nous a trouvé là un moyen de tenir debout face à une douleur qu’elle ne sait pas comment apaiser autrement, ou n’ose pas ! Lui retirer ce moyen sans rien mettre à la place, c’est la confronter à ce qu’elle redoute le plus. Alors elle insiste. Souvent plus fort qu’avant.
C’est pourquoi la honte, ici, ne fait qu’aggraver les choses. « Je suis faible » ajoute une douleur à la douleur — et donne au système une raison de plus de chercher un répit. Le renversement que je propose tient en une phrase : je n’ai pas un problème de volonté, j’ai une partie de moi qui me protège. Ce n’est pas une excuse. C’est un changement de regard qui rend le travail enfin possible.
Tim Fletcher le dit sans détour : l’addiction « n’est pas un échec moral ». Et si vous avez besoin que ce ne soit pas qu’une parole rassurante : des chercheurs ont suivi plus de dix-sept mille personnes (Felitti et coll., American Journal of Preventive Medicine, 1998), et le constat est net — plus l’enfance a été marquée par l’adversité, plus le besoin de s’anesthésier à l’âge adulte est grand. Ces façons de fuir ne tombent pas du ciel. Ce n’est pas vous, le problème : c’est une histoire qui a commencé bien avant vous.
Comment sortir d’une fuite sans la combattre ?
En cessant de viser le comportement, pour s’adresser à ce qu’il protège. On accueille la partie qui fuit, on reconnaît son rôle, puis on s’occupe en sécurité du vide qu’elle gardait. Et plutôt que de supprimer la stratégie, on transforme son énergie : le dévouement recèle un vrai don du lien, l’exigence un vrai désir de bien faire, un vrai savoir-faire et savoir-être.
Le besoin est juste, c’est le moyen qui blesse
Il y a, derrière chacune de ces fuites, un besoin parfaitement sain : du réconfort, du lien, du repos, le sentiment de compter. Le besoin n’a rien de pathologique. Ce qui blesse, c’est le moyen — un moyen appris dans un contexte où c’était peut-être la seule option disponible. On a essayé de nourrir un besoin juste avec ce qu’on avait sous la main. Voir cela, c’est déjà sortir de la honte.
Dans ma pratique, je ne cherche donc pas à supprimer la stratégie. Je propose à la personne de la transformer en énergie. Le besoin de faire plaisir cache souvent un vrai talent pour le lien : il peut devenir une diplomatie choisie, et non plus subie. Le perfectionnisme cache souvent une vraie exigence : elle peut se mettre au service de soi, plutôt que de tenir le vide à distance. On ne perd rien de précieux. On le remet à sa juste place.
Concrètement, cela demande d’aller, en sécurité, vers ce que la fuite recouvre. Pas pour s’y noyer — pour l’écouter. C’est précisément ce que permet un état léger de conscience – on d’inconscience – celui que propose l’hypnose ericksonienne : descendre, doucement, de la tête vers le corps, là où vit réellement ce vide, avec assez de sécurité pour que la partie qui veut fuir n’ait plus besoin de monter au créneau. Le travail réel ne se fait pas au niveau des bonnes résolutions. Il se fait à un autre niveau — celui des sensations, des émotions, de ce qui se tenait derrière la porte fermée.
Et lorsque cette partie ancienne a pu, enfin, livrer son message et être accueillie sans peur ni jugement, quelque chose de précieux reprend sa juste place. Le vide cesse d’être une menace. La fuite, du coup, n’est plus indispensable. Non parce qu’on l’a combattue — parce qu’elle n’a plus de feu à éteindre.
Pour aller plus loin
Pour les personnes concernées
- Richard C. Schwartz, No Bad Parts : Healing Trauma and Restoring Wholeness with the Internal Family Systems Model, éd. Sounds True, 2021 — comment nos parties protectrices et nos parties mises à l’écart s’organisent, et pourquoi aucune n’est mauvaise.
- Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien : Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, éd. Albin Michel, 2018 — pourquoi le corps porte la trace des blessures précoces, et pourquoi le mental seul ne suffit pas à les apaiser.
- Brené Brown, Le pouvoir de la vulnérabilité, éd. Guy Trédaniel, 2014 — sur la honte, le perfectionnisme et le besoin de plaire, pour les reconnaître sans se juger.
Références professionnelles
- Gabor Maté, In the Realm of Hungry Ghosts : Close Encounters with Addiction, éd. North Atlantic Books, 2010 — une lecture de fond de l’addiction comme réponse à la douleur, et non comme faute morale.
- Richard C. Schwartz & Martha Sweezy, Internal Family Systems Therapy, éd. Guilford Press, 2020 — le modèle clinique des parties (protectrices, exilées) pour les praticiens.
- Tim Fletcher, ressources sur les styles d’adaptation au traumatisme complexe (conférences et articles, timfletcher.ca) — le lien entre conduites compulsives et histoire développementale.
Si ces lignes vous parlent, peut-être reconnaissez-vous l’une de ces fuites — celle qu’on vous félicite d’entretenir, ou celle dont vous avez secrètement honte. Dans les deux cas, il n’y a, à mon avis, rien à combattre en vous. Et même si, de l’extérieur, tout semble aller — c’est souvent là, justement, que ces fuites restent les plus discrètes. Si vous le souhaitez, nous pouvons en parler librement, lors d’un échange téléphonique gratuit et sans engagement, pour évaluer ensemble si mon approche peut vous convenir. C’est de toute façon une aventure personnelle fascinante que d’aller voir ce qui se tient derrière la porte.
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