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Mon corps lâche de partout : et s’il ne se retournait pas contre vous ?
Une cliente me confiait, il y a peu : « Mon corps lâche de partout, j’ai des tensions chroniques et des crises de vertiges. J’ai l’impression que mon organisme est cassé et qu’il se retourne contre moi. »
Elle décrivait, avec ses mots, une expérience que beaucoup de personnes que j’accompagne reconnaissent : ce sentiment d’habiter un corps devenu hostile, un corps qui semble saboter, défaillir, punir. Comme un adversaire à l’intérieur. Et souvent, à cette fatigue d’avoir mal s’ajoute une autre fatigue, plus sourde : celle de ne plus très bien savoir ce qu’on ressent, comme si le lien avec ses propres sensations s’était peu à peu brouillé.
Et si c’était l’inverse ? Si, derrière ces signaux, il y avait non pas une trahison, mais une fonction biologique qui continue, vaille que vaille, à faire son travail ?
Mon corps se retourne-t-il vraiment contre moi ?
Non, à mon avis votre corps ne se retourne pas contre vous. Il fait au mieux avec ce qu’il a. Un symptôme physique — tension, vertige, douleur — n’est pas le signe d’un organisme « cassé », mais plutôt celui d’un système nerveux qui tente encore de gérer quelque chose resté inachevé. Le corps ne sabote pas : il bricole une solution.
L’idée d’un corps « cassé »
Quand le corps fait mal sans raison médicale claire, l’esprit cherche une explication. Et celle qui vient spontanément est presque toujours la même : quelque chose ne fonctionne plus, une pièce est défectueuse, l’organisme est défaillant. C’est une lecture mécanique — le corps comme une machine en panne.
Cette lecture est compréhensible, mais elle se trompe peut-être de cible. Notre corps sait remarquablement bien se gérer tout seul, voire se soigner tout seul, si on le laisse faire ! Sa fonction par défaut, c’est l’équilibre. Ce qui l’entrave, ce n’est pas une panne mécanique, c’est plus souvent une interruption — quelque chose qui n’a pas pu suivre son cours naturel et qui doit, alors, trouver un autre chemin.
C’est quoi, un symptôme psychosomatique au juste ?
Un symptôme psychosomatique, c’est une manifestation physique réelle — bien réelle, jamais « imaginaire » — qui prend racine dans un processus émotionnel resté en suspens. Le corps exprime, sous forme de sensation, une charge qui n’a pas pu se vivre pleinement comme émotion. Ce n’est pas « dans la tête » : c’est dans le corps, précisément.
Ni imaginaire, ni mécanique : autre chose
Il faut d’abord lever un malentendu blessant. « Psychosomatique » ne veut pas dire « inventé », ni « c’est dans votre tête ». La douleur est réelle, les vertiges sont réels, le brouillard mental est réel. Personne ne simule. Ce que le mot désigne, c’est l’origine du signal : non pas une lésion d’organe, mais un processus émotionnel qui n’a pas trouvé sa voie.
Pour comprendre cela, on peut repenser à ce qu’est une émotion, au fond. Une émotion n’est pas une chose figée, stockée quelque part dans les tissus comme un caillou qu’on aurait avalé. C’est un mouvement — le mot vient d’ailleurs du latin emovere, « mettre en mouvement ». La peur surgit quand notre intégrité semble menacée. La colère, quand une limite a été franchie. Le chagrin, quand quelque chose de précieux a été perdu. Chaque émotion est, en quelque sorte, un messager qui porte une information du plus profond de nous vers notre conscience, pour que l’on puisse s’ajuster.
Quand ce messager peut faire son trajet — monter, être ressenti, se décharger —, tout se passe bien. C’est la voie normale, directe. Mais lorsque cette voie est bloquée, l’énergie ne disparaît pas pour autant.
Pourquoi mon corps développe-t-il un symptôme plutôt qu’une émotion ?
Parce que lorsque l’émotion ne peut pas se vivre — parce qu’enfant, par exemple, il n’était pas possible de ressentir ou d’exprimer ce qui montait —, l’énergie cherche une autre issue. Le symptôme est ce « Plan B » : la façon dont une émotion empêchée se traduit dans le corps. C’est l’expérience, en direct, d’un processus émotionnel interrompu.
Le Plan A, le Plan B
Imaginez une rivière qui rencontre un barrage. L’eau ne disparaît pas : elle monte, cherche, finit par déborder sur le côté et se creuse un autre lit. Notre système nerveux — cette part de nous plus ancienne que la volonté — fonctionne, semble-t-il, de manière comparable. Quand la voie émotionnelle directe est barrée, l’énergie ne s’annule pas. Elle emprunte un détour.
Ce détour, c’est le symptôme. Le Plan A, c’était l’émotion vécue, traversée, déchargée. Le Plan B, c’est la tension dans la nuque, le vertige qui surgit, la fatigue qui colle, le brouillard qui descend. Non pas l’émotion elle-même logée dans le corps, mais la trace vivante de son interruption. Le symptôme ne porte pas l’émotion : il porte le fait qu’elle n’a pas pu aller au bout.
Pourquoi cette voie directe se trouve-t-elle barrée ? Souvent pour des raisons anciennes et parfaitement compréhensibles. Pour un enfant, dans certains contextes, sentir directement la peur, la colère ou le chagrin aurait été trop — trop dangereux, trop solitaire, trop peu accueilli. Mettre la charge de côté était alors la meilleure stratégie disponible. Le corps a fait au mieux. Le problème n’est pas qu’il ait bricolé cette solution : c’est qu’elle continue à tourner, des années plus tard, selon les règles d’autrefois.
Pourquoi des chocs anciens reviennent-ils dans le corps des années après ?
Parce qu’un processus inachevé ne s’efface pas tout seul. Le système nerveux, lui, n’oublie pas : tant que la charge n’a pas pu se décharger en sécurité, elle reste « en attente ». Elle ressurgit alors par le corps, souvent longtemps après, dès qu’un contexte la réactive — comme un message qui frappe à la porte jusqu’à ce qu’on ouvre.
Ce qui n’a pas pu se terminer cherche à se terminer
Dans la nature, les systèmes vivants n’abandonnent pas les processus inachevés. Ils cherchent à les compléter. Peter Levine, fondateur de l’approche somatique Somatic Experiencing, l’a formulé d’une manière qui éclaire bien ce point : « Le trauma n’est pas ce qui nous arrive, mais ce que nous gardons en nous en l’absence d’un témoin empathique. » Autrement dit, ce n’est pas tant l’événement qui marque que la réponse restée bloquée, incomplète, faute d’un espace où elle aurait pu se déployer.
C’est aussi ce qu’éclairent les approches somatiques (Peter Levine) et la théorie polyvagale (Stephen Porges) : notre système nerveux autonome (= automatique) évalue en permanence, en deçà de toute pensée, si l’environnement est sûr ou menaçant. Quand il code « danger » — même là où le danger n’est plus réellement présent —, il mobilise des réponses de défense plutôt que d’apaisement. Une vieille alerte, restée allumée, peut ainsi continuer à orienter le corps vers la tension ou la fuite, des décennies après les faits.
Comme l’écrit Bessel van der Kolk dans Le corps n’oublie rien, le corps porte la trace des expériences que l’esprit a parfois rationalisées ou rangées de côté. Ce n’est pas une fatalité — c’est, au contraire, une information précieuse sur ce qui demande encore à être accueilli.
Pourquoi vouloir « réparer » mes symptômes par la volonté ne marche-t-il pas ?
Parce que la volonté s’attaque au mauvais endroit. Lutter contre le symptôme, c’est combattre la solution de secours que le corps a trouvée, pas ce qui l’a rendue nécessaire. Tant que le processus de fond n’a pas pu être approché en sécurité, le symptôme reste utile au système — et insiste, parfois plus fort, sous la pression.
« J’ai tout essayé, ça revient toujours »
« J’ai tout essayé : le sport, la relaxation, me forcer à me détendre. Ça tient quelques jours, puis ça revient. Je me dis que je suis le problème. » C’est l’une des phrases que j’entends le plus souvent. Et c’est, à mon avis, l’un des plus grands malentendus à propos de ces signaux.
Quand on lutte par la seule volonté, on attaque le symptôme. Mais le symptôme n’est pas le problème : c’est une tentative de solution. Le supprimer de force, sans rien proposer à la place, revient à priver le système de son seul moyen de gérer une charge qu’il ne sait pas encore traiter autrement. Alors il insiste. Souvent plus fort qu’avant, pour tenter malgré tout d’attirer notre attention sur quelque chose qui demande à être entendu. C’est, en partie, pourquoi tant d’efforts pour calmer son système nerveux tiennent quelques jours, puis lâchent : on apaise la surface sans s’adresser à ce qui, en dessous, garde l’alarme allumée.
C’est pourquoi la honte aggrave les choses. Se dire « mon corps est défaillant » ou « je n’y arriverai jamais » ajoute une tension à la tension. Le renversement que je propose tient en une phrase : je n’ai pas un corps qui me trahit, j’ai un corps qui essaie encore de me protéger. Ce n’est pas une excuse pour ne rien faire. C’est un changement de regard qui rend le travail enfin possible.
Et si vous avez besoin que ce ne soit pas qu’une parole rassurante : une vaste étude menée sur plus de dix-sept mille personnes (Felitti et coll., American Journal of Preventive Medicine, 1998) a montré que plus l’enfance a été marquée par l’adversité, plus le risque de troubles physiques durables à l’âge adulte est élevé. Ces signaux du corps ne tombent pas du ciel. Ce n’est pas vous, le problème : c’est une histoire qui a souvent commencé bien avant que vous puissiez y faire quoi que ce soit.
Comment apaiser un symptôme sans le combattre ?
En cessant de viser le symptôme, pour s’adresser à ce qu’il porte. On accueille la sensation au lieu de la chasser, on reconnaît sa fonction, puis on s’occupe en sécurité du processus resté inachevé. Le corps, déchargé de ce qu’il gardait, n’a alors plus besoin de produire le signal pour se faire entendre.
Descendre de la tête vers le corps, en sécurité
Le travail réel ne se joue pas, à mon avis, au niveau des bonnes résolutions ni de la volonté. Il se joue à un autre niveau — celui des sensations, des émotions, de ce qui se tenait derrière le symptôme. C’est précisément ce que permet un état léger de conscience, celui que propose l’hypnose ericksonienne : descendre, doucement, de la tête vers le corps, là où vit réellement le signal, avec assez de sécurité pour que ce qui était resté bloqué puisse enfin se mettre en mouvement.
Dans le travail avec les parties de soi (IFS), on dirait qu’une part de nous monte la garde depuis longtemps, et qu’une autre porte la charge ancienne. Il ne s’agit pas de petits personnages réels logés quelque part : c’est une image, une manière de donner du sens à ce qui se joue en nous. L’enjeu n’est pas de faire taire la part qui produit le symptôme — c’est de comprendre ce qu’elle a tenté de gérer, et de lui montrer qu’aujourd’hui, le danger n’est plus réellement présent.
Ce n’est pas moi qui « répare » quoi que ce soit. Je propose un cadre qui aide quelque chose à se déposer, à se compléter — ce mouvement que le corps n’avait pas pu mener à son terme. C’est, doucement et à son rythme, une façon de renouer avec un corps qu’on avait fini par fuir. Et lorsque ce processus ancien a pu, enfin, livrer son message et être accueilli sans peur ni jugement, quelque chose de précieux reprend sa juste place. Le symptôme cesse d’être une menace. Il n’a plus de feu à signaler — alors, souvent, il s’apaise. Non parce qu’on l’a combattu, mais parce qu’il n’a plus de raison d’insister.
Note : cet article a une visée informative et ne remplace pas un avis médical. Des symptômes physiques persistants — douleurs, vertiges, fatigue — méritent toujours d’être évalués par un médecin afin d’écarter une cause organique avant d’envisager un travail d’accompagnement.
Pour aller plus loin
Pour les personnes concernées
- Peter A. Levine, Réveiller le tigre : Guérir le traumatisme, éd. InterEditions, 2024 — pourquoi la charge restée « gelée » dans le corps cherche à se compléter, et comment elle peut enfin se décharger en douceur.
- Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien : Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, éd. Albin Michel, 2018 — pourquoi le corps porte la trace des blessures précoces, et pourquoi le mental seul ne suffit pas à les apaiser.
- Stephen W. Porges, The Pocket Guide to the Polyvagal Theory : The Transformative Power of Feeling Safe, éd. W. W. Norton & Company, 2017 — comment le système nerveux décide, sous notre conscience, entre alerte et apaisement (en anglais).
Références professionnelles
- Stephen W. Porges, La théorie polyvagale : Fondements neurophysiologiques des émotions, de l’attachement, de la communication et de l’autorégulation, éd. EDP Sciences, 2021 — le socle neurophysiologique de la neuroception et des états de défense.
- Olivier Piedfort-Marin, Luise Reddemann, Psychothérapie des traumatismes complexes, éd. Satas, 2016 — un cadre clinique pour le travail des charges traumatiques inachevées.
- Michel Odoul, Dis-moi où tu as mal : le Lexique — L’encyclopédie du mal-à-dire, éd. Albin Michel, 2006 — une lecture symbolique du langage du corps, à manier avec esprit critique.
Si ces lignes vous parlent, peut-être reconnaissez-vous l’un de ces signaux — cette tension qui ne lâche jamais, ce vertige qui surgit sans prévenir, ce corps qui semble vous échapper. Dans tous les cas, il n’y a, à mon avis, rien à réparer en vous : il y a quelque chose à écouter. Si vous le souhaitez, nous pouvons en parler librement, lors d’un échange téléphonique gratuit et sans engagement. C’est de toute façon une aventure personnelle fascinante que d’aller voir ce que le corps essaie de dire.