Pourquoi je me réfugie sans cesse dans mon imaginaire ?

Passer des heures dans des scénarios imaginaires pour fuir sa réalité n'est ni de la paresse ni un défaut : c'est une partie de vous qui a appris à fuir pour survivre.

En bref — Passer des heures dans sa tête, à dérouler des scénarios idéalisés pour ne plus sentir une réalité trop vide ou trop douloureuse, vient d’une stratégie que vous avez inventée enfant, quand fuir dans l’imaginaire était la seule sortie disponible. Ingénieuse à l’époque, elle coûte cher aujourd’hui : elle absorbe des heures, de la présence, et met votre vraie vie en pause. Le chemin ne consiste pas à vous arracher cette évasion, mais à comprendre ce qu’elle vient combler — sécurité, contrôle, tendresse — pour réapprendre à en trouver, un peu, dans le réel.

« Je passe des heures dans ma tête au lieu de vivre ma vie »

Une femme s’assoit en face de moi, hésite, puis pose cette phrase presque à voix basse : « Je passe des heures dans ma tête, dans des scénarios imaginaires, pour fuir ma réalité — et j’ai l’impression de passer à côté de ma vie. » Elle décrit des soirées entières où elle marche de long en large dans son salon, écouteurs sur les oreilles, une musique en boucle, à jouer et rejouer des scènes qui n’existent pas : des conversations parfaites, une vie ailleurs, une version d’elle qu’on aime enfin comme il faut.

Et puis le réveil du réel. Le regard qui retombe sur la vaisselle pas faite, le message pas répondu, l’heure qui a filé sans qu’elle s’en aperçoive. La honte, souvent, qui suit de près : « J’ai trente ans passés et je fais encore ça. Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? »

Rien ne cloche chez vous. Ce que vous décrivez a un sens, une histoire, une logique. Et une fois qu’on la comprend, cette évasion cesse d’être une preuve à charge contre vous.

Pourquoi est-ce que je me réfugie sans cesse dans mon imaginaire ?

Parce qu’à un moment de votre vie, votre imaginaire a été le seul endroit sûr. Quand la réalité fait mal, fait peur ou reste désespérément vide, l’esprit se construit une pièce à part — un monde où l’on décide de tout, où l’on est aimé, protégé, apaisé. Cela tient d’une porte de secours, bien plus que d’un caprice.

Pensez à un enfant face à quelque chose de trop grand pour lui. Il ne peut pas partir, il ne peut pas se défendre, il ne peut pas changer les adultes autour de lui. Ce qu’il peut faire, en revanche, c’est s’en aller à l’intérieur. Fixer un point sur le mur et laisser son esprit filer ailleurs, là où c’est doux. Beaucoup d’enfants découvrent ce refuge sans que personne le leur apprenne — leur cerveau le fabrique tout seul, parce qu’il a besoin d’un endroit où la peur ne rentre pas.

Le corps garde la mémoire de ce qui l’a sauvé. Alors la partie de vous qui a inventé ce refuge continue de l’ouvrir, par réflexe, dès que le réel pique un peu : un moment de solitude, une tension au travail, un dimanche soir trop silencieux. Elle ne cherche pas à vous faire perdre votre temps. Elle croit encore, très sincèrement, vous mettre à l’abri.

Est-ce que mon besoin de rêvasser autant vient de mon enfance, d’un trauma ?

Pas toujours — tout le monde rêvasse un peu. Un trauma, au sens large, c’est une épreuve qui a dépassé ce qu’un enfant pouvait porter, pas forcément un drame spectaculaire. Quand l’évasion devient massive, quotidienne, qu’elle prend la place des vraies relations et qu’on n’arrive plus à s’en passer, elle raconte souvent une histoire ancienne : celle d’un enfant qui a eu besoin, très tôt, de s’absenter d’une réalité qu’il ne pouvait pas fuir autrement.

Des chercheurs qui étudient ce phénomène observent que ces mondes intérieurs très prenants apparaissent souvent chez des personnes qui, enfants, se sont senties seules ou peu protégées, ou qui ont grandi dans un climat éprouvant à la maison. L’imaginaire est venu remplir ce qui manquait : de la compagnie quand on se sentait seul, de la sécurité quand on avait peur, de la tendresse quand on n’en recevait pas. Ce vécu a un nom dans la recherche, la rêvasserie compulsive, mais l’essentiel est ailleurs : il est connu, documenté, et loin d’être rare.

Une donnée aide à replacer les choses : une grande étude américaine menée auprès de plus de 9 500 adultes (Felitti et al., 1998) a montré que plus de la moitié d’entre eux avaient vécu, enfants, au moins une épreuve marquante. Vous n’êtes pas seule à avoir eu besoin, petite, de vous construire une sortie de secours. Cette réponse, très répandue, naît de débuts de vie qui demandaient plus qu’un enfant ne pouvait porter. Rien là d’une anomalie personnelle.

Pourquoi mon imaginaire est-il tellement plus doux que ma vraie vie ?

Parce que dans votre imaginaire, vous contrôlez tout. Personne ne vous déçoit, personne ne vous blesse, rien n’échappe à votre volonté. Le réel, lui, est imprévisible et parfois décevant. Face à ce contraste, une partie de vous préfère, logiquement, le monde où elle ne risque rien.

C’est justement là que se cache le piège tendre de l’évasion. Dans la scène imaginaire, la conversation se déroule exactement comme il faut : l’autre trouve les mots que vous attendez, votre gorge se dénoue, une chaleur agréable se répand dans la poitrine. Tout est calibré pour vous. Le réel, à côté, semble rêche, plein d’aspérités, de silences maladroits et de gens qui ne lisent pas dans vos pensées.

Mais ce que le refuge donne d’une main, il le reprend de l’autre. Plus le monde intérieur devient parfait, plus le monde réel paraît fade — et plus on s’y sent étranger, moins on ose y tenter quoi que ce soit. On répète dans sa tête des conversations qu’on n’aura jamais, on vit des histoires d’amour qui ne commenceront pas. Le fantasme comble le manque juste assez pour qu’on ne se batte plus pour le combler pour de vrai. C’est une nourriture qui apaise la faim sans jamais nourrir.

Est-ce que c’est de la paresse ou un manque de volonté chez moi ?

Non. Se réfugier dans l’imaginaire n’a rien à voir avec la paresse. C’est même souvent le contraire : il faut beaucoup d’imagination, de sensibilité et d’intelligence pour bâtir des mondes aussi détaillés. Loin d’un défaut de volonté, il s’agit d’une compétence de survie qui tourne à vide.

Si vous vous êtes déjà traitée de paresseuse, vous avez eu assez de honte comme ça. Et la honte, justement, renvoie tout droit dans le refuge : plus on se juge de fuir, plus on a envie de fuir le jugement. La boucle se referme. C’est pour ça qu’on n’en sort pas « en se secouant » ou en se punissant davantage — cette partie de vous n’obéit pas aux ordres, elle obéit à la peur.

La regarder autrement change déjà quelque chose. Cette partie de vous joue plutôt le rôle d’une gardienne, un peu dépassée, qui a pris ses fonctions il y a longtemps et n’a jamais reçu l’information que le danger était passé. On ne renvoie pas une gardienne loyale. On s’assoit à côté d’elle, on la remercie de ce qu’elle a fait, et on lui montre doucement qu’aujourd’hui, on peut faire autrement.

Comment arrêter de fuir dans mes pensées, concrètement ?

Se l’interdire ne marche pas : l’arracher de force affole la partie qui y tient. Ce qui aide, c’est de découvrir ce qu’elle vient chercher, et d’apprendre à trouver un peu de cela dans le réel. Si l’imaginaire vous donne de la sécurité, du contrôle ou de la tendresse, la question devient : où, dans ma vraie vie, puis-je en goûter une petite dose, sans danger ?

C’est un travail qui se fait par le corps plus que par la tête, parce que la partie qui fuit n’écoute pas les arguments. C’est là que l’hypnose et le travail avec les parties de soi peuvent aider. Dans un état de détente et de conscience légère où vous restez présente, on peut s’approcher de cette gardienne sans qu’elle prenne toute la place — comprendre depuis quand elle veille, ce qu’elle protège, et commencer à lui montrer qu’on est là, adulte, aujourd’hui. Peu à peu, quelque chose en vous se met à croire qu’on peut rester dans le réel sans danger. Il n’est pas nécessaire de tout raconter pour cela, et on avance à votre rythme.

Ces rêveries servent d’abord à composer avec une détresse émotionnelle. On ne cherche donc pas à éteindre l’imagination, qui reste une richesse, mais à ce qu’elle cesse d’être votre seule maison. Le réel s’apprivoise par petites touches : un vrai échange qui tient un peu, un moment de présence qui ne fait pas mal, une tendresse reçue pour de bon. Chaque petite dose de réel vivable desserre un peu l’emprise du refuge.

Et si j’en parlais à quelqu’un, sans m’engager ?

Si vous vous reconnaissez ici — si l’évasion mentale vous vole des heures, vous isole, et que votre volonté seule ne suffit pas à en sortir — il peut aider d’en parler avec quelqu’un qui connaît ce mécanisme. Vous n’avez pas à porter cela comme un défaut, ni à vous « corriger » toute seule à coups de reproches.

Si vous le souhaitez, je vous propose un échange téléphonique de 30 minutes, gratuit et sans engagement. C’est un moment pour poser ce qui se joue et voir si mon approche peut vous aider. La ou les éventuelles séances se déroulent ensuite au cabinet, à Lausanne. Il ne s’agit pas de vous priver de votre imagination, mais de vous rendre le choix de revenir dans votre vie quand vous le décidez.

Pour aller plus loin

  • Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien : le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, éd. Albin Michel, 2018 — pour comprendre comment le corps et l’esprit se mettent à distance de ce qui fait trop mal.
  • Richard Schwartz, Petit guide de la thérapie IFS : système familial intérieur et guérison des traumas, éd. Quantum Way — sur le dialogue avec les parties de soi, y compris celles qui protègent en nous faisant fuir.
  • Pete Walker, Le trouble de stress post-traumatique complexe : de la survie à l’épanouissement, éd. Dangles, 2024 — sur les stratégies de survie de l’enfance (dont la fuite intérieure) et le chemin pour en sortir.
Entretien téléphonique gratuit et sans engagement ☎ Réservation sur OneDoc