Anxiété de haut niveau : et si « gérer » n’était pas aller bien ?

De l'extérieur vous gérez tout, on vous trouve solide. À l'intérieur, vous courez sans jamais vous poser. Et si la performance était une peur déguisée ?

En bref — De l’extérieur, tout va bien : vous gérez, on vous trouve solide, on vous cite en exemple. À l’intérieur, vous courez tout le temps et vous n’arrivez jamais à vous poser. Ce n’est pas de la motivation, c’est plus souvent une alerte qui ne s’éteint jamais — une peur ancienne qui a appris à se déguiser en efficacité. Comprendre ce qui se joue derrière ce « besoin de faire », et comment retrouver un peu de calme à l’intérieur, c’est ce que je vous propose ici.

Une cliente me confiait, il y a peu : « De l’extérieur tout va bien, je gère, on me trouve solide. À l’intérieur je suis en train de courir tout le temps et je n’arrive jamais à me poser. »

Elle décrivait, avec ses mots, quelque chose que beaucoup de personnes que j’accompagne reconnaissent sans jamais oser le dire : une vie qui fonctionne, en apparence. Le travail tenu, les autres rassurés, l’image solide. Et, dessous, un moteur qui ne s’arrête jamais. On l’appelle parfois l’anxiété de haut niveau, ou anxiété haut-fonctionnement : celle qui ne s’effondre pas, celle qui performe. Justement parce qu’elle performe, personne ne la voit. Pas même celle qui la porte.

Et si toute cette efficacité n’était pas le signe que vous allez bien, mais la façon dont quelque chose, en vous, tente depuis longtemps de se sentir un peu en sécurité ?

L’anxiété de haut niveau, c’est quoi au juste ?

C’est une anxiété qui ne paralyse pas : elle propulse. Au lieu de bloquer, elle pousse à faire, à anticiper, à tout tenir. De l’extérieur, cela ressemble à de la réussite et à du sérieux. À l’intérieur, c’est un système nerveux en alerte permanente, qui n’a trouvé qu’une issue à son inquiétude : ne jamais s’arrêter.

Quand l’efficacité cache une alarme allumée

On imagine souvent l’anxiété comme quelqu’un de figé, débordé, incapable d’agir. C’est une forme. Il en existe une autre, presque inverse, et bien plus difficile à repérer : celle où l’inquiétude se transforme en carburant. Plus le système s’alarme, plus la personne en fait. Elle prépare, prévoit, vérifie, prend en charge. Et comme tout cela marche — les dossiers avancent, les autres sont contents —, personne n’imagine une seconde qu’il puisse y avoir un problème.

Pourtant, votre corps, lui, sait. Les épaules qui ne redescendent jamais, le sommeil léger, cette sensation d’être branchée sur secteur même au repos. La performance tient debout, mais le corps paie l’addition. C’est le propre de ce que j’appellerais une solidité qui épuise : on tient pour tout le monde, et l’on s’use sans le voir.

La performance, est-ce vraiment de la motivation ?

Pas toujours. La motivation, c’est avancer vers quelque chose qu’on désire. La performance anxieuse, c’est fuir quelque chose qu’on redoute : l’idée de ne pas être à la hauteur, de décevoir, de ne plus avoir de valeur si l’on s’arrête. Le mouvement est le même de l’extérieur. À l’intérieur, l’un attire, l’autre échappe.

Avancer vers, ou fuir loin de

Imaginez deux personnes qui courent à la même vitesse. La première court parce qu’elle aime courir, parce que la course la mène quelque part. La seconde court parce qu’elle a l’impression qu’un danger la suit. De loin, on voit deux coureuses. De près, on voit un plaisir et une fuite. La performance anxieuse appartient à la seconde : ce n’est pas le goût du sommet qui pousse, c’est la peur du vide en bas.

Les chercheurs qui étudient le perfectionnisme ont mis un nom sur cette mécanique. Thomas Curran, professeur de psychologie à la London School of Economics, la résume sans détour : « At its root, perfectionism is about perfecting the self. Or, more precisely, perfecting an imperfect self » — au fond, le perfectionnisme cherche à perfectionner le soi, ou plus exactement à corriger un soi qu’on perçoit comme imparfait. Autrement dit, ce n’est pas un excès d’ambition. C’est une tentative de combler un manque, un doute sur sa propre valeur.

Et ce doute n’a rien de marginal. Une vaste méta-analyse portant sur plus de quarante mille étudiants (Curran & Hill, Psychological Bulletin, 2018) a montré que le perfectionnisme dit « socialement prescrit » — le sentiment que les autres attendent de nous la perfection — a augmenté de 33 % entre 1989 et 2016. De plus en plus de personnes courent, donc, en croyant que leur valeur dépend de ce qu’elles produisent.

Pourquoi suis-je angoissée quand mon agenda est vide ?

Parce que pour un système nerveux habitué à l’alerte, l’agitation est devenue un refuge. Tant qu’on fait, on ne sent pas ce qui monte en dessous. Le vide — un dimanche sans rien de prévu — retire ce bouclier. Le calme extérieur réveille alors l’inquiétude intérieure, et le corps s’affole là où il « devrait » se reposer.

Le dimanche non structuré, ce moment qui fait peur

C’est l’un des signes les plus parlants, et l’un des plus déroutants. Toute la semaine, ça tient. Et puis arrive le dimanche après-midi sans rendez-vous, sans liste, sans urgence — et là, paradoxalement, l’angoisse monte. Le repos devrait apaiser ; il inquiète. Beaucoup de personnes vont alors « inventer » une tâche, ranger un placard, répondre à un mail qui pouvait attendre. N’importe quoi, mais pas le vide.

Ce n’est pas un caprice ni de la paresse mal placée. Quand l’agenda se remplit, l’attention se tourne vers l’extérieur, et le bruit du dedans devient inaudible. Quand l’agenda se vide, ce bruit remonte. Le faire, ici, ne sert pas à accomplir : il sert à ne pas ressentir. C’est une forme de système nerveux qui a sur-appris l’alerte et qui confond le repos avec une menace. Là où le corps devrait souffler, il croit qu’on baisse la garde.

Pourquoi je m’effondre juste après une réussite ?

Parce que la réussite ne nourrit pas le besoin réel : se sentir en sécurité, avoir de la valeur sans condition. La victoire apaise quelques heures, puis le manque revient, intact. Le système découvre alors que même le sommet ne calme rien — d’où ce vide, parfois cette tristesse, juste après ce qui aurait dû combler.

« J’ai réussi, et je me suis sentie vide »

C’est l’une des confidences qui revient le plus souvent, et l’une des plus troublantes pour celle qui la vit. Le projet aboutit, la reconnaissance arrive, et au lieu de la joie attendue, c’est un creux. Parfois quelques heures de soulagement, puis le moteur repart aussitôt : « Et maintenant, quoi d’autre ? » Comme si le sommet, une fois atteint, ne tenait pas sa promesse.

La raison est simple, et un peu cruelle. La performance promettait de combler un besoin de sécurité, de valeur. Mais ce besoin-là ne se règle pas par le faire. On peut accumuler les réussites : si, au fond, on ne se sent pas digne d’exister sans les mériter, aucune victoire ne suffit. Curran décrit précisément ce moteur chez les personnes qui ressentent « the sense that the social environment is excessively demanding » — le sentiment que l’environnement réclame sans cesse davantage. On court après une réassurance qui s’évapore au moment où on la touche.

Ce n’est pas que la réussite soit vaine. C’est qu’elle vise le mauvais endroit. Elle répond à la question « est-ce que je fais assez ? » alors que la vraie question, en dessous, est « est-ce que je vaux quelque chose, même quand je ne fais rien ? ».

D’où vient cette partie de moi qui doit toujours en faire plus ?

Souvent d’une époque où la valeur semblait se mériter. Quand, enfant, l’attention, la fierté ou la paix arrivaient surtout lorsqu’on était sage, performant, utile, une part de nous en a tiré une règle : « Je vaux ce que je produis. » Elle a sur-performé pour rester en sécurité. Des années après, elle continue, selon les règles d’autrefois.

La part qui a appris que la valeur s’achète par le faire

Dans le travail avec les parties de soi (IFS), on dirait qu’une part de vous a pris très tôt un rôle de gardienne. Il ne s’agit pas d’un petit personnage réel logé quelque part : c’est une image, une manière de donner du sens à ce qui se joue en nous. Cette part a découvert, dans un contexte ancien, que faire bien, faire vite, faire plus, rapportait quelque chose de précieux : un regard, une approbation, un peu de calme à la maison. Elle en a conclu, à sa façon d’enfant, que la sécurité passait par la performance.

Le problème n’est pas qu’elle ait trouvé cette stratégie. C’était, à l’époque, une stratégie éprouvée, peut-être la meilleure disponible. Le problème, c’est qu’elle continue à l’appliquer aujourd’hui, alors que le contexte a changé, alors que vous n’êtes plus cet enfant. Elle ne sait pas encore que le danger d’autrefois n’est plus là. Alors elle veille, elle pousse, elle ne lâche jamais — par fidélité, pas par méchanceté.

Et c’est précisément pour cela qu’on ne la combat pas. Lui dire « arrête de t’en faire », c’est s’attaquer à celle qui, dans son langage, essaie depuis toujours de vous protéger. On l’écoute, plutôt. On cherche à comprendre de quoi elle a eu si peur. C’est aussi pour cela qu’apprendre à poser une limite sans culpabiliser est si difficile pour ces personnes : dire non, c’est risquer de perdre l’approbation dont cette part croit dépendre.

Comment apaiser cette course sans tout casser ?

En cessant de viser la performance pour s’adresser à ce qu’elle protège. On ne supprime pas la part qui pousse : on lui montre, en sécurité, que la valeur ne dépend plus du faire. Quand le système nerveux apprend que s’arrêter n’est plus dangereux, le besoin de courir s’allège — non par discipline, mais parce qu’il n’a plus de raison d’insister.

Apprendre, doucement, qu’on a le droit de s’arrêter

Le travail réel ne se joue pas, à mon avis, au niveau des bonnes résolutions. Se dire « je vais lever le pied » ne suffit jamais, vous l’avez sans doute déjà constaté : la part qui veille reprend la main dès que l’agenda se vide. Le changement se joue à un autre niveau — celui du corps, des sensations, de cette inquiétude ancienne qui se tient sous la performance.

C’est ce que permet un état léger de conscience, celui que propose l’hypnose ericksonienne : descendre, doucement, de la tête vers le corps, là où vit réellement l’alarme, avec assez de sécurité pour que la part qui pousse puisse enfin baisser un peu la garde. Non pas la faire taire, mais lui faire vivre, presque physiquement, quelque chose qu’elle n’a jamais éprouvé : qu’on peut s’arrêter sans que tout s’effondre. Que la valeur ne se gagne pas à chaque fois, qu’elle est déjà là.

Ce n’est pas moi qui « répare » quoi que ce soit. Je propose un cadre qui aide quelque chose à se déposer — cette course que le corps menait depuis si longtemps qu’il avait oublié pourquoi. Et lorsque cette part comprend, enfin, que le danger d’autrefois n’est plus là, quelque chose de précieux reprend sa juste place. On continue d’agir, de réussir parfois. Mais on n’a plus besoin de courir pour exister. La performance redevient un choix, au lieu d’être une fuite.

Pour aller plus loin

Pour les personnes concernées

  • Thomas Curran, The Perfection Trap: Embracing the Power of Good Enough, éd. Scribner, 2023 — comment le perfectionnisme naît d’un sentiment de manque, et pourquoi « assez » peut redevenir suffisant (en anglais).
  • Brené Brown, Le pouvoir de la vulnérabilité, éd. Guy Trédaniel, 2014 — pourquoi se montrer imparfait, plutôt que tout maîtriser, est la voie d’un lien plus vrai à soi et aux autres.
  • Christophe André, Imparfaits, libres et heureux : Pratiques de l’estime de soi, éd. Odile Jacob, 2006 — un compagnon de route pour desserrer le lien entre valeur personnelle et performance.

Références professionnelles

  • Richard C. Schwartz, Système familial intérieur : blessures et guérison, éd. Elsevier Masson, 2009 — le cadre clinique pour comprendre et accompagner les parties protectrices, comme celle qui sur-performe.
  • Stephen W. Porges, La théorie polyvagale : Fondements neurophysiologiques des émotions, de l’attachement, de la communication et de l’autorégulation, éd. EDP Sciences, 2021 — pourquoi un système nerveux peut rester en alerte là où le danger a disparu.
  • Olivier Piedfort-Marin, Luise Reddemann, Psychothérapie des traumatismes complexes, éd. Satas, 2016 — un cadre pour le travail des charges anciennes restées actives dans le présent.

Si ces lignes vous parlent, peut-être reconnaissez-vous ce moteur qui ne s’arrête jamais — cette impression de courir tout le temps sans pouvoir vous poser. Il n’y a, à mon avis, rien à réparer en vous : il y a une part qui mérite d’être enfin écoutée. Si vous le souhaitez, nous pouvons en parler librement, lors d’un premier échange téléphonique gratuit et sans engagement, pour évaluer ensemble si mon approche peut vous convenir. Et bienvenue dans cette aventure personnelle fascinante que de découvrir ce qui, en vous, a tant besoin de se sentir enfin en sécurité !

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