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Pourquoi je n’ai plus de rêves, plus de projets ?
On vous demande ce que vous aimeriez faire l’été prochain, et il ne vient rien. Pas un refus, pas une hésitation : rien. Vous cherchez quelque chose à répondre comme on cherche un objet dans une pièce vide.
Vous fonctionnez pourtant. Le travail avance, les obligations sont tenues, les proches sont écoutés. De l’extérieur, votre vie tient debout. Mais si l’on vous demandait ce que vous voulez, vous, dans cinq ans, vous n’auriez rien à dire — et ce silence-là commence à vous inquiéter.
« Je n’ai plus de rêves, plus de projets. Je fonctionne, c’est tout. » Cette phrase revient souvent dans mon cabinet d’hypnothérapie à Lausanne, presque mot pour mot. Elle est rarement prise au sérieux par l’entourage, qui y entend de la fatigue ou une mauvaise passe. Elle raconte pourtant quelque chose de précis.
Pourquoi je n’ai plus envie de rien, alors que tout va bien sur le papier ?
Parce que l’envie suppose un accès à soi, et que cet accès a été coupé il y a longtemps. Explorer ce qu’on aime, ce qu’on espère, ce qu’on refuse, exige de pouvoir se tourner vers l’intérieur sans danger. Quand ce mouvement fait mal, on cesse de le faire.
Un enfant qui grandit en sécurité passe son temps à s’explorer. Il teste ce qu’il ressent devant les choses, remarque ce qui l’attire, invente des futurs improbables, change d’avis. Cette exploration lui apprend qui il est, et elle a besoin d’un cadre où l’on peut se tromper sans conséquence. Pas besoin qu’il se soit passé quelque chose de grave. Parfois, il n’est simplement rien arrivé : personne n’a demandé ce que vous vouliez. Vous êtes loin d’être seule : aux États-Unis, 61,5 % des adultes déclarent au moins une expérience difficile dans l’enfance (Merrick et al., 2018).
Ce que je regarde d’abord avec mes clientes, c’est ce que cette mise à distance leur a permis de tenir. Quand l’environnement devient imprévisible — un parent qu’il faut surveiller, une ambiance qui peut basculer, une tristesse que personne ne vient consoler — la priorité change. Il ne s’agit plus d’explorer, il s’agit de tenir. Et toute l’attention disponible part vers l’extérieur, vers ce qu’il faut anticiper.
Qu’est-ce qui s’est éteint en moi ?
Plus de choses qu’on ne l’imagine. Se couper de ses émotions ne se limite pas à la douleur. En la mettant à distance, on met à distance tout ce qui vient du même endroit — et les envies viennent de là.
Concrètement, ce qui disparaît ressemble à ceci. D’abord ce qu’on ressent, mis à distance parce que c’était ingérable. Puis ce qu’on pense vraiment d’une situation, avant de savoir ce qu’il conviendrait d’en penser. Puis ce qu’on préfère : ces petits signaux qui indiquent qu’une chose nous convient et qu’une autre non. Enfin la capacité à se projeter : imaginer un avenir suppose de savoir ce qu’on désire, et cette réponse n’est plus disponible.
Cela explique l’étrangeté de votre situation. Vous butez plus tôt que sur le choix entre deux projets, à l’endroit où le désir devrait apparaître, et où il ne se passe rien. C’est un vécu proche de celui que je décris dans le figement, quand le corps s’éteint pour tenir, à ceci près qu’ici l’extinction porte sur l’élan plutôt que sur l’énergie.
Est-ce que je manque simplement d’ambition ?
Non, et la confusion est compréhensible. Vu de l’extérieur, quelqu’un qui n’affiche aucun projet, aucune direction, ressemble à une personne peu ambitieuse. Vu de l’intérieur, c’est une façon de vous protéger qui a été nécessaire.
La différence tient à l’effort. Une personne peu ambitieuse est à l’aise avec sa vie telle qu’elle est ; elle n’éprouve pas ce vide, et la question ne l’angoisse pas. Vous, elle vous serre le ventre. Vous voudriez vouloir. Ce décalage — désirer avoir des désirs — dit justement que quelque chose est toujours là, en attente.
Cette protection a d’ailleurs un envers utile, que beaucoup de mes clientes sous-estiment. Toute l’attention qui n’est pas allée vers l’intérieur est allée vers les autres. Vous lisez une pièce en y entrant, vous sentez un malaise avant qu’il ne s’exprime, vous anticipez ce qui va manquer. Cette finesse s’est développée à la place du reste, et elle reste une vraie compétence.
Pourquoi la question « Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? » me bloque-t-elle autant ?
Parce qu’elle demande une consultation intérieure que vous ne pouvez plus faire à la demande. La question paraît légère à celui qui la pose. Elle exige pourtant d’aller regarder à un endroit qui a été condamné très tôt, et d’en revenir avec une réponse.
Beaucoup de femmes me décrivent le même moment de panique discrète : au restaurant, devant un menu, quand tout le monde attend. Ou en vacances, le premier matin, quand la journée est libre. Le blanc qui suit vient de l’absence d’options à comparer, plus que d’une indécision entre plusieurs.
Ce blanc s’accompagne souvent de honte, parce qu’il touche à quelque chose que tout le monde semble savoir faire sans y penser. Cette honte mérite d’être posée : ne pas savoir ce qu’on veut, quand personne ne vous a jamais demandé enfant ce que vous vouliez, s’explique. Cela ne fait pas de vous quelqu’un de creux.
Comment puis-je recommencer à explorer sans être submergée ?
Par petites touches, et en commençant par le corps plutôt que par les grandes questions. Demander à quelqu’un qui n’a plus accès à ses désirs de définir un projet de vie revient à lui demander de courir avant de tenir debout. L’ordre compte.
Commencer par les préférences minuscules. Pas « Qu’est-ce que je veux faire de ma vie ? », mais : cette tasse ou l’autre, cette rue ou celle-là, ce morceau ou le silence. Ces micro-choix sans enjeu réhabituent à se consulter soi-même. Ils paraissent dérisoires ; c’est par eux que ça revient.
Repérer les réactions du corps. Souvent, le corps sait avant vous. Un léger resserrement à l’idée d’un dîner, un relâchement en pensant à une soirée seule. Ces signaux passent inaperçus parce qu’on a appris à ne pas les consulter. Ils reviennent quand on leur prête attention.
Y aller accompagnée si le vide fait peur. Rouvrir cette porte réveille parfois ce qui avait été mis derrière. C’est prévisible, et c’est la raison pour laquelle on ne conseille à personne de forcer l’introspection seule. Si ce vide envahit tout et que votre sommeil ou votre appétit en souffrent, parlez-en d’abord à votre médecin : cela n’enlève rien à ce que vous vivez ici. En cas d’idées noires, La Main Tendue (143) répond jour et nuit.
En quoi l’hypnose et l’IFS peuvent-elles m’aider à retrouver mes envies ?
En travaillant sur la sécurité intérieure avant de travailler sur les envies. Tant que le monde intérieur est perçu comme dangereux, aucune volonté ne suffira à le rouvrir. C’est la condition qui manque, et c’est là que se porte le travail.
L’approche par les parties de soi, en IFS, permet d’aborder autrement ce qui bloque. La partie de vous qui a fermé cette porte l’a fait pour une raison sérieuse : elle vous a protégée d’une souffrance que vous n’auriez pas pu tenir à cet âge. La reconnaître, plutôt que la forcer, change souvent la suite. Comme je l’écris à propos de ce qui manque quand rien n’est arrivé, ces protections se sont installées en silence, et elles s’apaisent en silence aussi.
En hypnose, on ne cherche pas à raisonner la part qui s’est fermée. Dans un état particulier et léger de conscience, on rétablit d’abord des repères de sécurité, puis on laisse revenir des sensations, des images, parfois des souvenirs de ce qui plaisait avant. Beaucoup de mes clientes redécouvrent leurs envies par ce chemin-là plutôt qu’en y réfléchissant — ce que j’explique aussi dans pourquoi comprendre ne suffit pas à changer.
Ne plus avoir de rêves peut signifier qu’à un moment, vouloir est devenu risqué, et que vous avez fait ce qu’il fallait. Ce qui a été mis de côté peut attendre un endroit où il puisse réapparaître sans danger.
Pour aller plus loin
Pour les particuliers
Quelques lectures pour prolonger cette réflexion :
- Lindsay C. Gibson, Se construire avec des parents immatures (Leduc, 2021) — sur ce qui se transmet quand l’enfant doit s’occuper des émotions de l’adulte.
- Pete Walker, Le trouble de stress post-traumatique complexe : de la survie à l’épanouissement (Dangles, 2024) — les réflexes appris tôt et ce qu’ils coûtent une fois adulte.
- Alice Miller, Le drame de l’enfant doué (PUF, 2013) — le prix de l’adaptation précoce aux besoins des autres.
Pour les professionnels
- Richard C. Schwartz, Système familial intérieur : blessures et guérison (Elsevier Masson, 2009) — le modèle des parties de soi et la logique protectrice des blocages.
- Stephen W. Porges, Théorie polyvagale et sentiment de sécurité (EDP Sciences, 2022) — les fondements neurophysiologiques du sentiment de sécurité.
- Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien (Albin Michel, 2018) — pourquoi l’accès à soi passe par les sensations avant les idées.
Si vous vous reconnaissez dans ce silence intérieur, et que la question « Qu’est-ce que je veux ? » reste sans réponse depuis longtemps, on peut simplement en parler. Si vous le souhaitez, je vous propose un échange téléphonique de 30 minutes, gratuit et sans engagement, qui peut vous permettre de voir si mon approche peut vous aider. La ou les éventuelles séances se déroulent au cabinet, à Lausanne, dans un cadre confidentiel.