Pourquoi je me sens seule même entourée d’amis, comme derrière une vitre ?

Le dîner s’est bien passé. Vos amis ont ri, vous aussi. Et pourtant, sur le chemin du retour, une sensation familière revient : celle d’avoir assisté à la soirée depuis l’autre côté d’une vitre. Vous vous sentez seule même entourée de gens qui vous apprécient, et vous ne savez pas comment le dire sans paraître ingrate. Peut-être vous êtes-vous déjà dit : « Je dois être bizarre, je ne suis pas comme les autres. » Cette solitude a une histoire, et cette histoire peut se comprendre.

En bref — La solitude ressentie au milieu de ses amis naît souvent d’une distance intérieure : une impression de vitre entre soi et les autres, des émotions comme engourdies, et la peur d’être vraiment vue. Cette distance s’installe fréquemment chez les personnes qui ont grandi sans pouvoir compter sur un adulte disponible : se fermer les a protégées. Elle se manifeste par un évitement discret, comme annuler, écourter ou garder une façade neutre. Elle peut se desserrer par petits pas, en nommant la déconnexion et en restant un peu plus longtemps dans le lien.

Comment puis-je me sentir seule même entourée de gens qui comptent pour moi ?

C’est possible parce que la solitude se mesure à la qualité du lien ressenti. On peut avoir des amis fidèles et se sentir seule même entourée, quand quelque chose en soi garde ses distances : une partie qui observe, qui se protège, et qui empêche la chaleur des autres d’arriver jusqu’à vous.

Vous êtes loin d’être la seule à le vivre. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (rapport de juin 2025), environ une personne sur six dans le monde (16 %) est touchée par la solitude. Le psychiatre suisse Carl Gustav Jung l’avait formulé dans Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées (1962), dans une formule que l’on peut traduire ainsi : « La solitude ne vient pas de l’absence de gens autour de soi, mais de l’impossibilité de communiquer les choses qui nous semblent importantes. »

Il existe la solitude d’après une rupture ou un deuil, celle de l’exil, de la mise à l’écart, ou celle de valeurs qui détonnent dans son entourage. Celle dont parle cet article est plus intime. Elle vient de l’histoire, souvent de l’enfance, et elle accompagne la personne partout, y compris au milieu de ses meilleurs amis.

Au cabinet, à Lausanne, j’accompagne cette solitude avec l’hypnose ericksonienne et l’IFS (Internal Family Systems, le travail avec les parties de soi). Si elle se vit surtout à deux, l’article Se sentir seule en couple : 7 signes que la solitude émotionnelle s’est installée en décrit les signes.

Qu’est-ce que cette vitre que je sens entre mes amis et moi ?

C’est l’impression de voir les autres sans vraiment les ressentir. Vous êtes là, vous parlez, vous riez, et une membrane transparente vous sépare d’eux. Leur affection vous parvient de loin, comme étouffée. Beaucoup de personnes décrivent aussi la sensation d’être invisibles, même quand on les regarde.

Cette vitre se vit dans le corps. Une forme d’engourdissement, une poitrine qui reste tiède même quand la soirée est joyeuse, un rire qui sort sans que la joie suive. Vous êtes assise à table avec vos proches et vous vous sentez à des kilomètres. Ce qui domine, c’est une sorte de neutralité, un brouillard léger où la tristesse comme la paix restent à distance.

On finit par croire que c’est son caractère : « Je suis comme ça, je ne sais pas y faire avec les gens. » Cette conclusion se comprend. Elle laisse pourtant une chose de côté : cette distance s’est construite, et ce qui s’est construit peut évoluer. Quand la vitre s’étend à tout, au point de ne plus pouvoir pleurer, l’article Je n’arrive plus à pleurer : et si ce n’était pas de la froideur ? éclaire ce versant. Cette vitre-là se vit surtout avec les autres. Si l’impression gagne tout, au point que le monde vous paraisse irréel ou votre propre corps étranger, parlez-en à votre médecin.

Pourquoi je me ferme dès qu’on s’approche alors que je souffre d’être seule ?

Souvent parce que, pour une partie de vous, la proximité reste associée à un danger ancien. Enfant, s’ouvrir a peut-être conduit au rejet, à la moquerie ou à l’absence de réponse. Votre système nerveux a pu retenir la leçon : quand quelqu’un s’approche, il verrouille, avant même que vous ayez le temps d’y penser.

Ce réflexe a eu sa raison d’être. Quand un enfant grandit avec des parents débordés, absents ou maltraitants, il apprend à ne compter que sur lui-même, à gérer seul la peur et la tristesse, à mettre ses émotions en sourdine. Se fermer l’a protégé. À l’âge adulte, la protection reste en place, même quand les personnes autour de vous sont bienveillantes.

Il y a aussi l’habitude. Quand la distance est devenue l’état ordinaire, un vrai moment de proximité paraît étrange, presque suspect. Il demande un effort, il fait monter une tension dans la gorge ou dans le ventre. Le retrait, lui, apporte un soulagement immédiat. C’est ce soulagement qui entretient la vitre. En amour, ce même mouvement prend une forme particulière, décrite dans l’article Pourquoi l’attirance s’éteint-elle dès que quelqu’un s’attache vraiment à moi ?

Est-ce que je m’isole par peur qu’on découvre qui je suis vraiment ?

Souvent, oui. Beaucoup de personnes qui se sentent seules au milieu de leurs amis portent une conviction discrète : si les autres voyaient ce qu’elles vivent vraiment, ils prendraient leurs distances. Alors elles montrent une version présentable d’elles-mêmes. Cette version protège, et elle isole en même temps.

Cette conviction naît souvent tôt. Un enfant dont les appels restent sans réponse en tire une conclusion simple : « Le problème, c’est moi. » Il se met à se rejeter lui-même, et il en déduit que quiconque le connaîtra vraiment voudra s’éloigner. Plus tard, cette croyance tient la porte fermée de l’intérieur.

Elle prend la forme d’une histoire de façade, toujours prête à servir. À la question « Comment ça va ? », la réponse sort toute seule : « Très bien, beaucoup de travail, mais ça va. » Derrière, il y a la fatigue, le désordre, parfois la honte, et personne pour les voir. Le premier lien à retisser est peut-être celui-là : celui que vous avez avec vous-même.

Comment savoir si j’évite mes amis sans m’en rendre compte ?

Regardez les petits gestes plutôt que les grandes décisions. L’évitement discret ressemble à une vie normale : on garde des amis, on sort de temps en temps. Mais on annule souvent au dernier moment, on écourte, on reste en surface. Le soulagement qui suit une annulation est un bon indice.

Il prend des formes très ordinaires. Une excuse trouvée pour décommander, et la détente qui vient aussitôt. Un message laissé sans réponse pendant des jours. Une conversation que l’on garde légère. Une manière d’être dans le groupe, silencieuse, arrangeante, presque invisible. Ou encore une présence en pilote automatique : vous êtes à l’anniversaire, vous faites ce qu’il faut, et vous rentrez sans vous être vraiment montrée.

Vos amis, eux, ne voient que la surface. Ils peuvent vous croire timide, très occupée, un peu distante, parfois même indifférente, alors que vous tenez à eux. Derrière ce qui passe pour du désintérêt, il y a souvent une tension que vous gérez comme vous pouvez. Ce malentendu fait mal des deux côtés, et il peut se dissiper.

Par où commencer pour me sentir à nouveau proche de mes amis ?

Par de tout petits pas, répétés. Le premier consiste à repérer le moment où vous décrochez, et à vous dire intérieurement : « Là, je me déconnecte. » Sans vous juger. Nommer ce qui se passe redonne déjà un peu de prise.

Ensuite, ramenez votre attention vers l’extérieur. La déconnexion pousse à se replier dans sa tête, à surveiller ce qu’on dit et ce qu’on ressent. Regardez plutôt la pièce, le visage de votre amie, la couleur de son pull, le son de sa voix. Nommez-les en silence. Le corps comprend alors qu’il est ici, maintenant, avec quelqu’un.

Puis, quand vous en avez l’élan, freinez un peu la fuite. Vous pouvez essayer de rester dix minutes de plus que prévu, ou de répondre au message le jour même plutôt que dans trois jours. Rester dans la pièce quand une amie partage quelque chose de difficile, accepter une invitation de temps en temps, même avec un peu de réticence : un seul de ces gestes suffit pour commencer. Ils paraissent modestes ; mis bout à bout, ils montrent à votre système nerveux que la proximité peut devenir supportable.

Attendez-vous à ce que ce soit maladroit au début. La connexion qui revient est rarement fluide : elle peut sembler bizarre, gênante, un peu forcée. Cette maladresse fait partie du chemin. Et si cette solitude s’accompagne d’idées noires, parlez-en à votre médecin ou appelez La Main Tendue au 143, jour et nuit.

Comment l’hypnose peut-elle m’aider à sortir de derrière cette vitre ?

L’hypnose ericksonienne permet d’aller à la rencontre de la partie de vous qui a appris à se fermer, là où le raisonnement seul ne suffit plus. En transe légère, vous restez consciente, libre de parler ou de vous arrêter. Il s’agit de comprendre ce que cette protection garde, et de quoi elle a encore peur.

Dans l’approche IFS, développée par Richard Schwartz, cette vigilance, cette façade ou ce besoin de partir tôt sont des parties de soi qui ont souvent protégé l’enfant que vous avez été, resté seul avec ses émotions. Elles méritent d’être écoutées. Quand elles se sentent comprises, elles peuvent relâcher un peu leur garde. La vitre devient alors moins épaisse, et la présence des autres recommence à arriver jusqu’à vous.

Pour aller plus loin

Pour les particuliers concernés

  • Pete Walker, Le trouble de stress post-traumatique complexe : De la survie à l’épanouissement : comment se remettre des traumatismes de l’enfance, éd. Dangles, 2024 — pour comprendre comment une enfance sans soutien peut laisser, à l’âge adulte, une peur du lien et un sentiment de solitude.
  • Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien : Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, éd. Albin Michel, 2018 — pour voir comment les blessures anciennes s’inscrivent dans le corps et dans la relation aux autres.

Références professionnelles

  • Richard C. Schwartz, Système familial intérieur : blessures et guérison : Un nouveau modèle de psychothérapie, éd. Elsevier Masson, 2009 — le modèle IFS et le travail avec les parties protectrices.
  • Olivier Piedfort-Marin & Luise Reddemann, Psychothérapie des traumatismes complexes : Une approche intégrative basée sur la théorie des états du moi et des techniques hypno-imaginatives, éd. Satas (Le Germe), 2016 — l’accompagnement des traumatismes de l’enfance avec des techniques hypno-imaginatives.

Retrouvez l’ensemble des ouvrages recommandés sur la page références bibliographiques.

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