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Peut-on faire le deuil d’une enfance qu’on n’a jamais eue ?
Il existe un chagrin dont on parle rarement : celui d’une enfance qui n’a jamais vraiment eu lieu. Pas la perte d’un être aimé, mais le manque de sécurité, de tendresse et de protection qu’on aurait dû recevoir. Beaucoup de femmes le portent sans oser le nommer.
Une cliente me l’a dit un jour, presque en s’excusant : « Je porte un chagrin bizarre pour quelque chose que je n’ai jamais eu : une enfance où je me serais sentie en sécurité et aimée. » Ce chagrin a un nom. C’est un deuil. Et l’ignorer, c’est souvent rester bloquée à mi-chemin de sa reconstruction.
Se reconstruire après une enfance douloureuse ne se limite pas à comprendre ce qui s’est passé. Il y a une étape que l’on oublie presque toujours : faire le deuil de l’enfance qu’on n’a pas eue. Non pour s’y enfermer, mais pour cesser d’attendre, en silence, une réparation qui ne viendra jamais du passé.
Comment pleurer une enfance que je n’ai jamais eue ?
On peut pleurer une absence autant qu’une présence. Le deuil de l’enfance, c’est reconnaître que la sécurité et l’amour attendus n’ont pas été là, et laisser monter la tristesse liée à ce manque. La nostalgie s’en approche sans y toucher : il s’agit d’un vrai chagrin, longtemps refoulé.
Ce deuil déroute parce qu’il ne porte pas sur un souvenir précis, mais sur tout ce qui aurait dû exister et n’a pas existé : un regard rassurant, une main tendue, la certitude d’être protégée. Nommer ce manque, c’est déjà commencer à le déposer. Vous pouvez enfin arrêter de vous demander « pourquoi je vais mal alors qu’il ne s’est rien passé de si grave » — car ce qui manque compte autant que ce qui blesse.
Est-ce que faire ce deuil, c’est revivre mon enfance ?
Non. Faire ce deuil consiste à reconnaître ce qui a manqué, depuis aujourd’hui, avec le recul de l’adulte que vous êtes — sans rejouer les scènes douloureuses ni vous replonger dans le choc d’origine. On ne retourne pas dans la blessure : on la regarde, enfin, sans être seule.
C’est une distinction importante. Beaucoup de femmes redoutent la démarche parce qu’elles imaginent devoir « tout revivre ». En réalité, le deuil se traverse à distance de la scène : sentir la tristesse et le manque, sans se soumettre à nouveau à ce qui a fait mal. Une part de vous a porté cela seule très longtemps ; le deuil, c’est enfin l’accueillir.
Pourquoi j’ai l’impression de tourner en rond au lieu d’avancer ?
Parce que ruminer et faire son deuil ne sont pas la même chose. La rumination tourne en boucle, rejoue les mêmes reproches et n’aboutit à rien. Le deuil, lui, a un mouvement : il traverse la colère, la tristesse, puis dépose. Il ne tourne pas en rond — il avance, même lentement.
La rumination reste dans la tête ; le deuil descend dans le corps et dans l’émotion. Si vous avez le sentiment de « déjà tout savoir » sur votre histoire mais de ne rien sentir bouger, c’est souvent le signe que l’analyse a remplacé le chagrin. Comprendre ne suffit pas : il faut aussi laisser passer la vague. C’est précisément ce travail que prolonge le reparentage, pour réparer le manque une fois le deuil traversé.
Ai-je le droit d’en vouloir à mes parents ?
La colère fait partie du deuil, et elle est légitime. Non pas une colère tournée contre vous — « J’aurais dû faire autrement » — mais dirigée vers ce qui a manqué : la protection absente, les besoins ignorés. Cette colère relève de la reconnaissance d’une injustice réelle, bien plus que de la haine.
Beaucoup de femmes retournent contre elles une colère qui ne leur appartient pas. Elles se jugent « trop sensibles », « ingrates », « rancunières ». Or diriger enfin cette colère vers le bon endroit — le manque, et non soi — est souvent un soulagement immense. Il s’agit de rendre à chacun sa part de responsabilité, et de cesser de porter seule un poids qui n’était pas le vôtre — le règlement de comptes n’a rien à voir là-dedans. Ce mouvement rejoint le travail sur le sentiment d’abandon, si présent dans ces histoires.
L’auteur américain Francis Weller résume ainsi le travail du deuil : porter le chagrin dans une main et la gratitude dans l’autre. Faire le deuil de son enfance consiste à traverser ce qui doit l’être pour, un jour, avoir les mains libres — le ressentiment n’est qu’une étape du chemin.
Pourquoi je me sens soulagée, et coupable de l’être ?
Parce que ce deuil-là fait cohabiter deux choses qu’on croit incompatibles. Le soulagement dit qu’un poids a cessé de peser. La culpabilité arrive juste derrière, et vous souffle qu’une fille bien ne devrait pas se sentir plus légère.
Le mouvement est régulier, et il déroute parce qu’il donne l’impression de reculer. Vous reconnaissez enfin ce qui a manqué, et une paix inattendue s’installe. Puis vient la honte de cette paix. Puis, pour la faire taire, l’esprit adoucit le tableau : « Elle a fait ce qu’elle a pu », « Il y a quand même eu de bons moments ». Et vous voilà revenue à votre point de départ, à vous demander si vous n’avez pas tout exagéré.
Ces trois temps ne se succèdent pas une fois pour toutes ; ils tournent. C’est la forme propre de ce deuil, pas le signe que vous le ratez. Un deuil ordinaire s’apaise à mesure qu’il avance. Celui-ci oscille, parce que la personne dont vous portez le manque est souvent encore vivante, encore là, encore capable d’un geste tendre qui rouvre toute la question.
Sachez seulement reconnaître l’idéalisation quand elle passe. Elle ne ment pas complètement — il y a eu de bons moments, c’est vrai. Elle arrive simplement au moment précis où vous alliez pouvoir déposer quelque chose.
Est-ce qu’un geste concret peut aider, ou faut-il seulement attendre ?
Un geste aide, et souvent bien plus qu’on ne l’imagine. Ce chagrin est privé de tout ce qui entoure habituellement un deuil : aucune cérémonie, aucune date, personne à qui présenter ses condoléances. Il se traverse sans aucun repère.
C’est une grande part de sa difficulté. Quand quelqu’un meurt, la vie s’arrête un moment autour de vous, des gestes existent, un rituel vous porte. Ici, rien. Vous continuez d’aller travailler en pleurant une chose qui n’a jamais eu lieu, et personne autour de vous ne sait qu’il se passe quelque chose.
Inventer ce repère change la traversée. Certaines de mes clientes écrivent une lettre à l’enfant qu’elles étaient, qu’elles ne montreront à personne. D’autres choisissent une date dans l’année qui appartient à ce chagrin, et ne lui appartient qu’à elle. D’autres encore posent un geste très simple — brûler une page, marcher quelque part, ranger une photo ailleurs.
Rien de tout cela n’a de pouvoir magique, et aucun geste ne referme quoi que ce soit d’un coup. Mais un chagrin qui n’a nulle part où se poser reste en suspens indéfiniment. Lui donner un lieu et une heure, c’est lui reconnaître le droit d’exister — et c’est souvent à partir de là qu’il commence à peser moins lourd.
Comment traverser ça sans me noyer ?
À votre rythme, et pas forcément seule. Le deuil se traverse par vagues : certaines montent doucement, d’autres débordent. Rien ne vous oblige à tout affronter d’un coup. Quand l’émotion devient trop forte ou trop envahissante, être accompagnée aide à traverser sans se sentir submergée.
Mieux vaut ne pas se forcer à « aller au fond » toute seule, en repassant volontairement les souvenirs les plus durs : cette auto-exposition non accompagnée peut raviver la détresse au lieu de l’apaiser. Le deuil n’est pas une épreuve d’endurance. Un accompagnement — comme l’hypnose ericksonienne ou les thérapies brèves — aide à doser, à sécuriser le corps et à rester présente à l’émotion sans y disparaître.
Ces manques précoces sont d’ailleurs plus répandus qu’on ne le croit : près de deux adultes sur trois (64 %) ont vécu au moins une expérience difficile dans l’enfance (étude ACE de Felitti, 1998). Ce chagrin n’a rien d’anormal, et vous n’êtes pas seule à le porter.
Et après le deuil ?
Faire le deuil de l’enfance qu’on n’a pas eue ne réécrit pas le passé. Mais quelque chose se déplace : on cesse d’attendre des parents (ou de la vie) qu’ils réparent enfin ce qui a manqué, et on se tourne vers le présent. C’est là que la reconstruction devient possible — non pas parce que la blessure disparaît, mais parce qu’elle cesse de commander en silence.
Ce chemin est le vôtre, et il n’y a pas de calendrier. Certaines femmes traversent ce deuil en quelques mois, d’autres par étapes, sur des années. Ce qui compte tient en une chose : ne plus rester seule avec un chagrin qu’on n’avait jamais osé nommer. La vitesse importe peu.
Envie d’en parler ?
Si ce chagrin vous parle, on peut simplement en parler. Je vous propose, si vous le souhaitez, un échange téléphonique de 30 minutes, gratuit et sans engagement, pour faire connaissance et voir si mon approche vous parle. La ou les éventuelles séances se déroulent ensuite au cabinet, à Lausanne (Avenue Villamont 19, 1005 Lausanne). Vous pouvez me joindre au +41 21 552 05 21.
Pour aller plus loin
- Alice Miller, Le drame de l’enfant doué : à la recherche du vrai Soi, PUF.
- Francis Weller, The Wild Edge of Sorrow: Rituals of Renewal and the Sacred Work of Grief, North Atlantic Books.
- Lindsay C. Gibson, Ces parents émotionnellement immatures, Éditions Leduc.