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« J’ai toujours porté tout le monde » : la parentification et la culpabilité de penser à soi
Vous avez toujours été celle qui porte les autres, et penser à vous vous met mal à l'aise ? Comprendre la parentification, sa culpabilité, et le chemin pour vous déposer enfin.
Il y a cette phrase qui revient, presque toujours dans les mêmes mots : « J‘ai toujours été celle qui porte tout le monde. » Vous êtes celle qu’on appelle quand ça ne va pas. Celle qui écoute, qui rassure, qui trouve une solution. Celle qui sait, avant même qu’on parle, quand l’autre est contrarié. Et puis il y a l’autre moitié de la phrase, plus discrète, celle qu’on n’ose pas dire tout haut : dès que vous pensez à vous, quelque chose se serre. Une crispation dans la poitrine. Comme si prendre pour vous, ne serait-ce qu’un peu, revenait à abandonner quelqu’un.
Si vous vous reconnaissez, vous n’êtes ni « trop gentille » ni « trop sensible ». Il y a de fortes chances que, très tôt, vous ayez appris un rôle qui n’était pas le vôtre. En clinique, on appelle cela la parentification. Et la culpabilité que vous ressentez dès que vous vous choisissez n’est pas un hasard : elle fait partie du même apprentissage. La bonne nouvelle, c’est qu’un apprentissage, cela se rejoue.
Qu’est-ce que la parentification chez l’enfant ?
La parentification, c’est lorsqu’un enfant assume la responsabilité du bien-être de ses parents ou de sa famille, au lieu que ce soit l’inverse. Le psychologue Gregory Jurkovic la définit comme « l’assomption, par l’enfant, de la responsabilité du bien-être des membres de sa famille ». L’enfant devient confident, médiateur, régulateur des émotions de l’adulte — un rôle trop grand pour ses épaules.
On distingue souvent deux formes. La parentification instrumentale : l’enfant s’occupe des tâches concrètes — les repas, les petits frères, les papiers, parfois le budget. Et la parentification émotionnelle, plus silencieuse et souvent plus coûteuse : l’enfant devient le soutien psychologique du parent. Il console une mère qui pleure, apaise un père qui gronde, sent avant tout le monde quand l’ambiance va basculer. Il apprend à scruter l’humeur de l’adulte comme on scrute la météo, parce que sa propre sécurité en dépend.
Ce qui compte, ici, ce n’est pas de désigner un coupable. Bien souvent, le parent lui-même était débordé, en souffrance, seul. L’enfant a simplement fait ce que font tous les enfants : il s’est adapté à ce qu’on attendait de lui pour rester en lien. Le problème n’est pas d’avoir aimé ni d’avoir aidé. Le problème, c’est le renversement du rôle : ce n’était pas à l’enfant de porter l’adulte.
Pourquoi je me sens coupable dès que je pense à moi ?
Parce que, enfant, penser à vous était risqué. Quand votre sécurité dépendait de l’humeur d’un parent, vous occuper de vous pouvait vouloir dire le décevoir, l’inquiéter, ou le perdre. Votre système a donc appris une équation simple : « Moi = danger, les autres = sécurité. » La culpabilité est le signal d’alarme qui vous ramène vers ce qui, autrefois, vous protégeait.
Cette culpabilité n’est donc pas la preuve que vous faites quelque chose de mal. C’est la trace d’un vieux réflexe. Une partie de vous — disons-le comme une métaphore, une grille de lecture pour donner un sens à ce qui se joue en vous — continue de monter la garde. Cette partie a appris que votre valeur tenait à ce que vous donniez aux autres, jamais à ce que vous êtiez. Ce n’est pas un défaut : c’est une stratégie éprouvée, un mécanisme de protection organisé suite à vos expériences et à vos apprentissages. Elle vous a rendu service, autrefois. Elle a simplement continué de tourner bien après que le danger ait disparu.
Vous ne devez rien à personne pour avoir le droit d’exister. Un enfant n’a jamais à gagner sa place en portant ses parents. Le dire aussi clairement, ce n’est pas accuser qui que ce soit — c’est remettre le réel à l’endroit.
Quels signes montrent que j’ai été un enfant parentifié ?
Plusieurs signes, à l’âge adulte, reviennent souvent ensemble : vous vous sentez responsable du bonheur des autres, vous anticipez leurs besoins avant les vôtres, dire non vous coûte énormément d’énergie, et vous ne savez pas vraiment ce dont vous avez envie. Ce ne sont pas des défauts, mais les traces d’un rôle appris trop tôt.
Dans le détail, on retrouve fréquemment :
- Une hyper-vigilance aux émotions des autres : vous sentez un malaise dans une pièce avant que quiconque ait parlé.
- Le réflexe d’aider, de réparer, de rassurer — parfois avant même qu’on vous le demande.
- Un malaise physique à recevoir : un cadeau, un compliment, de l’attention vous mettent presque mal à l’aise.
- La difficulté à identifier vos propres besoins, comme s’il y avait un blanc à cet endroit.
- L’épuisement : à force de tenir tout le monde, il ne reste plus grand-chose pour vous.
Ces schémas ne sont pas une fatalité. Ils se sont mis en place, ils peuvent se remettre à jour — mieux adaptés à votre vie d’aujourd’hui, où vous n’êtes plus cet enfant qui devait veiller sur tout.
Est-ce que la parentification laisse des traces à l’âge adulte ?
Oui, souvent. Avoir porté les autres tôt peut peser sur l’équilibre émotionnel adulte : tendance à l’épuisement, difficulté à poser des limites, relations où l’on donne beaucoup et reçoit peu. Ce n’est pas une condamnation, mais un facteur de fragilité qu’il vaut la peine de reconnaître pour en prendre soin.
La recherche va dans ce sens, avec nuance. Une méta-analyse publiée dans le Journal of Clinical Psychology (Hooper, DeCoster, White & Voltz, 2011), portant sur douze études et 2 472 personnes, a mis en évidence un lien statistiquement fiable, quoique de faible ampleur, entre la parentification vécue dans l’enfance et une plus grande vulnérabilité psychologique à l’âge adulte. Autrement dit : ce que vous avez porté enfant compte, sans pour autant écrire votre avenir. Le passé n’est pas un destin.
C’est aussi ce qui se rejoue dans les relations amoureuses. Quand on a grandi en portant l’autre, on peut inconsciemment rechercher des liens où l’on tient ce rôle familier — celui qui sauve, qui soutient, qui s’oublie. J’aborde ce mécanisme dans mon article sur les héritages familiaux à désapprendre.
Comment arrêter de porter tout le monde et se déposer enfin ?
On ne le fait pas en « lâchant » brutalement les autres — cela réveillerait justement la culpabilité. Le chemin passe plutôt par un dialogue avec cette partie de vous qui veille, pour qu’elle comprenne, en profondeur, que l’enfant d’autrefois est en sécurité aujourd’hui. Quand ce message s’ancre, se déposer cesse d’être un danger.
C’est précisément ce que permet l’hypnose ericksonienne. Contrairement à ce que l’on imagine, il ne s’agit pas de perdre le contrôle ni de dormir. On favorise l’apparition d’une transe légère — un état léger de conscience, proche de la rêverie, que vous connaissez déjà sans le nommer. Dans cet état, on peut s’adresser autrement à la partie qui monte la garde. Non pas pour la faire taire, mais pour l’accueillir, la remercier de son travail, et lui proposer une mise à jour. Le corps, lui, sait souvent se réorganiser dès qu’il se sent enfin autorisé à lâcher.
Et si je vous proposais l’idée que penser à vous n’est pas trahir les autres, mais cesser de vous trahir vous-même ? Poser une limite n’est pas un abandon. C’est parfois, même, ce qui rend une relation plus juste — deux personnes qui restent entières, plutôt qu’une qui se dissout dans l’autre. Apprendre à le faire sans se sentir monstrueuse, c’est tout un travail ; j’en parle dans mon article sur dire non sans culpabiliser.
Dans ma pratique à Lausanne, ce travail est souvent bref. Milton Erickson se plaisait à rappeler que l’inconscient a déjà en lui les ressources dont il a besoin ; mon rôle n’est pas de vous réparer — vous n’êtes pas cassée — mais de créer un espace où vos ressources peuvent se remettre à circuler. Souvent, une seule séance suffit pour amorcer le déclic. Je ne crois pas aux thérapies qui s’étirent des années, tout comme vous n’accepteriez pas de suivre une thérapie avec l’hypnose qui s’étalerait sur des années à raison d’une séance toutes les 2 semaines…
Si ce que vous venez de lire vous parle, la première étape n’est pas de vous engager dans quoi que ce soit. C’est un simple échange téléphonique gratuit de 30 minutes, pour déposer ce que vous vivez et voir, ensemble, si mon accompagnement vous convient. Aucune pression — juste un premier pas, quand vous vous sentirez prête.
Pour aller plus loin
- Gregory J. Jurkovic, Lost Childhoods : The Plight of the Parentified Child (Routledge, 1997) — l’ouvrage de référence sur la parentification, ses formes et ses conséquences.
- Lindsay C. Gibson, Se construire avec des parents immatures (Éditions Leduc, 2021) — pour comprendre les parents qui inversent les rôles et le poids que cela laisse.
- Alice Miller, Le Drame de l’enfant doué : à la recherche du vrai Soi (PUF, 2008) — un classique sur l’enfant qui apprend à combler les besoins de ses parents.
- Gregory J. Jurkovic & Alison Thirkield, Filial Responsibility Scale (FRS-A) — l’outil de référence des chercheurs pour mesurer la parentification.
- Richard C. Schwartz, Pourquoi nous sommes essentiellement bons (No Bad Parts) (Éditions Quantum Way, 2023) — le fondateur de l’IFS explique comment dialoguer avec les parties de soi qui veillent.