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Faut-il vraiment « gérer » ses émotions ?
Une cliente m’a dit un jour, presque à bout de souffle : « Je lis plein de livres sur l’intelligence émotionnelle et je fais de grandes respirations dès que la colère monte, pour garder le contrôle. Je ne veux plus jamais péter les plombs. Mais ça me demande une énergie folle de tout intellectualiser pour m’empêcher de ressentir — j’ai l’impression d’être complètement coincée. »
J’ai trouvé cette phrase juste. Et courageuse. Parce qu’elle nomme quelque chose que notre époque n’aime pas entendre. On lui a appris à se contrôler. Elle le fait très bien. Et pourtant elle étouffe.
Peut-être que vous vous reconnaissez un peu là-dedans. Cette impression de faire tout ce qu’il faut, d’avoir lu les bons livres, d’appliquer les bonnes techniques — et de vous sentir malgré tout de plus en plus serrée à l’intérieur. Si c’est le cas, cet article est pour vous. Non pas pour vous apprendre à mieux gérer. Mais pour interroger, doucement, cette idée même de « gérer ».
Pourquoi je n’arrive pas à gérer mes émotions ?
Souvent, ce n’est pas que vous n’y arrivez pas. C’est que « gérer » n’est pas ce dont votre corps a besoin. Quand une émotion monte, votre première réaction est de la maîtriser — respirer, raisonner, calmer. Mais l’émotion n’est pas un problème à résoudre. C’est un message à recevoir. Tant qu’on tente de la gérer, on ne l’écoute pas.
Notre culture valorise énormément le contrôle émotionnel. « Reste zen. » « Ne te laisse pas déborder. » « Prends du recul. » Ce sont des conseils bien intentionnés. Et parfois utiles. Mais ils portent tous la même idée souterraine : une émotion forte serait une défaillance. Quelque chose à réprimer avant qu’elle ne fasse des dégâts.
Le problème, c’est que le corps ne fonctionne pas comme ça. Une émotion, c’est d’abord une sensation physique. Une chaleur dans la poitrine. Une boule dans la gorge. Un poids sur les épaules. Elle cherche à être entendue et attire votre attention de cette façon. Quand vous tentez de la contrôler avant de l’avoir ressentie, vous ne l’éteignez pas. Vous la mettez en suspens sous une couche « de protection ». Et elle vous poursuit, prenant de plus en plus d’énergie jusqu’à ce que vous soyez forcée de vous intéresser à son message.
Gérer ses émotions, est-ce les refouler ?
Pas toujours. Mais bien plus souvent qu’on ne le croit. Contrôler mentalement une émotion — la nommer, la raisonner, la respirer pour la faire baisser — peut être une forme sophistiquée de répression. On croit la traiter. En réalité, on l’évite. On reste dans la tête pour ne pas descendre dans le corps.
C’est là que se cache le piège de l’intellectualisation. Vous connaissez le vocabulaire des émotions. Vous savez dire « je ressens de la colère parce que mon besoin de respect n’a pas été honoré. » C’est juste, sur le papier. Mais si cette phrase sert surtout à ne pas sentir la colère brûler dans votre ventre, alors vous n’avez pas accueilli l’émotion. Vous l’avez contournée par le haut.
Vous n’êtes pas seule dans ce fonctionnement. Selon les études, environ 10 % des personnes présentent une difficulté marquée à identifier et à mettre des mots sur ce qu’elles ressentent — une tendance que les chercheurs appellent l’alexithymie (Salminen et coll., 1999). Pour beaucoup d’autres, sans aller jusque-là, l’habitude de tout analyser a simplement pris la place du ressenti.
Il y a une différence énorme entre parler de sa colère et ressentir sa colère. Parler d’elle la met à distance ; la ressentir vous remet en contact avec elle. Et c’est le contact, pas la distance, qui apaise pour de bon.
Dans le travail que je fais avec les parties de soi, on observe souvent ceci : une part de vous a très tôt appris que ressentir était dangereux. Alors elle a mis en place une stratégie de protection très efficace — penser, analyser, anticiper — pour ne jamais se laisser surprendre par une vague trop forte. Cette part vous a rendu service. Elle vous a permis de tenir. Le souci, c’est qu’elle ne sait pas s’arrêter. Elle intellectualise tout, même ce qui aurait juste besoin d’être ressenti.
Que se passe-t-il quand on ressent vraiment une émotion ?
Quelque chose de contre-intuitif. Quand on cesse de résister à une émotion et qu’on la laisse occuper le corps, elle ne grandit pas indéfiniment. Elle culmine, délivre son signal, puis perd de sa force. Elle cesse d’être « ma » colère envahissante pour devenir simplement une vague qui passe. Ce qui faisait souffrir, c’était la lutte contre elle. Pas elle.
Chaque émotion porte une information précise. La colère signale presque toujours une limite franchie — un besoin de dire « stop », de poser une frontière. La tristesse signale un deuil, quelque chose ou quelqu’un qui compte et qui manque. La peur signale un danger, réel ou ancien. Ce sont des messagères. Quand vous les faites taire avant qu’elles aient parlé, le message reste bloqué. Et un message bloqué revient. Encore et encore.
Une image me sert souvent, au cabinet. Imaginez quelqu’un qui frappe à votre porte pour vous transmettre une nouvelle importante. Si vous refusez d’ouvrir, il frappe plus fort. Si vous entrouvrez à peine, il insiste. Mais si vous ouvrez vraiment, qu’il vous dit ce qu’il a à dire — alors il repart. L’émotion, c’est ce messager. Elle n’insiste que parce qu’on ne l’a pas encore écoutée.
Comme le résume le psychiatre Bessel van der Kolk, tant qu’on garde ses secrets et qu’on étouffe ce qu’on sait, on reste en guerre contre soi-même. Ressentir, ce n’est pas s’effondrer — c’est cesser de se battre contre soi.
Où est la limite entre contrôler et se réguler ?
C’est une nuance essentielle, et je veux être précis ici. Il y a des moments où réguler une émotion est non seulement utile, mais nécessaire. Quand vous êtes réellement débordée — le cœur qui s’emballe, les pensées qui tournent en boucle, l’impression de perdre pied — revenir à la respiration, au sol sous vos pieds, à une sensation simple, c’est un acte de sécurité. Là, réguler vous ramène dans ce qu’on appelle votre fenêtre de tolérance, cet espace où vous restez présente sans être submergée.
Se réguler pour rester en sécurité et contrôler pour ne jamais rien ressentir sont deux choses très différentes. La première vous ramène dans le corps, en douceur, quand la vague est trop haute. La seconde vous éloigne du corps, en permanence, par peur de la moindre vague. La régulation sécurise ; le contrôle, lui, ne fait qu’éviter.
Si vous voulez comprendre plus finement ce mécanisme de sécurité — comment reconnaître les signes que vous sortez de votre zone de stabilité — j’en parle en détail dans mon article sur les signes de la fenêtre de tolérance. Cet article-ci ne le contredit pas. Il le complète. Réguler quand on est débordé : oui. Contrôler pour ne jamais descendre en soi : c’est de cela qu’on parle ici.
Faut-il « sortir » ses émotions ?
Ressentir pleinement une émotion ne veut pas dire la déverser sur les autres. On peut accueillir toute la puissance d’une colère en soi, la laisser exister, entendre son message — sans crier, sans claquer une porte, sans blesser. Ressentir, c’est un mouvement qui reste en soi ; déverser, c’est le projeter au-dehors. Les confondre, c’est croire qu’exploser soulage. Ce n’est presque jamais le cas.
C’est un point sur lequel je reviens souvent, parce qu’il est mal compris. On entend beaucoup qu’il « faut évacuer », « sortir la pression », « ne pas garder ça pour soi. » Et il y a du vrai : garder une émotion enfermée épuise. Mais évacuer en la projetant sur quelqu’un ne la traite pas. Ça la décharge un instant, puis elle revient, souvent accompagnée de culpabilité. Le mythe de la décharge libératrice mérite qu’on s’y arrête — j’y consacre un article entier sur ce mythe de la décharge.
La voie du milieu existe. Elle consiste à accueillir l’émotion dans votre corps, à la ressentir sans filtre et sans passage à l’acte. Vous n’avez pas à choisir entre tout ravaler et tout exploser. Il y a un troisième chemin : sentir, écouter, puis décider — calmement — de ce que vous en faites.
Et si le problème, c’était le récit qu’on se raconte ?
Prenez un instant pour observer ce qui se passe quand une émotion vous submerge. Il y a la sensation brute — la chaleur, la tension, le tremblement. Et il y a autre chose par-dessus : une histoire. « C’est injuste. » « Il l’a fait exprès. » « Je vais encore tout gâcher. » Cette histoire, ce récit mental, c’est souvent lui qui transforme une sensation passagère en souffrance qui dure.
La sensation, seule, ne dure que quelques minutes si on la laisse traverser. Ce qui l’entretient, c’est le film qu’on tourne autour. On rejoue la scène, on anticipe la suivante, on se raconte qui a tort et qui a raison. Et à chaque tour du film, on rallume la sensation. On croit ressentir. En fait, on rumine.
Séparer l’émotion de son récit, c’est apprendre à distinguer les deux. À dire : « Voici la sensation dans mon ventre » d’un côté, et « voici l’histoire que mon esprit brode autour » de l’autre. Quand on lâche le récit et qu’on reste avec la sensation nue, quelque chose d’étonnant arrive. La sensation, privée de son carburant mental, retombe d’elle-même. Elle n’avait besoin que d’être ressentie, pas commentée.
Comment l’hypnose aide à accueillir ses émotions ?
L’hypnose crée un état léger de conscience où l’attention se pose sur le corps sans que le mental prenne toute la place. C’est précisément là que le travail devient possible. On peut alors approcher une émotion par la sensation, en douceur, au lieu de l’analyser sans fin. Le corps redevient un lieu où l’on peut se tenir, pas un endroit qu’on fuit.
Concrètement, on part souvent du corps. Les parties de vous qui protègent — celles qui contrôlent, qui anticipent, qui intellectualisent — ne sont pas que dans votre tête. Elles « tiennent » votre corps. Une mâchoire serrée. Un plexus verrouillé. Des épaules qui ne redescendent jamais. En hypnose, on passe par ces tensions pour entrer en contact avec ce qu’elles gardent. Le corps raconte ce que les mots ont appris à taire.
L’autre levier, c’est ce travail de séparation dont je parlais. Dans l’état hypnotique, il devient plus simple de sentir la différence entre la sensation et le récit. De les regarder côte à côte, sans être happée par l’histoire. Ce n’est pas magique. C’est un apprentissage. Mais un apprentissage qui se fait par l’expérience directe, pas par la volonté.
Mon rôle, dans tout ça, n’est pas de vous apprendre à mieux vous contrôler. Vous savez déjà très bien faire ça — c’est même souvent une partie du problème. Mon rôle est de vous proposer un cadre sécurisant où votre système peut se permettre, pour une fois, de ressentir sans danger. Souvent, il suffit d’un déclic. D’un moment où votre corps découvre qu’il peut accueillir une vague sans se noyer. À partir de là, quelque chose se remet en mouvement, et vous n’avez plus besoin de moi.
Il arrive aussi que le contrôle permanent cache autre chose : une forme d’anesthésie, où l’on finit par ne plus rien ressentir du tout. Si vous vous reconnaissez davantage dans cette impression d’être coupée de vos émotions, j’en parle dans mon article sur le fait de ne plus arriver à pleurer.
Par où commencer, concrètement ?
La prochaine fois qu’une émotion monte, essayez une chose simple. Au lieu de respirer pour la faire baisser, respirez pour lui faire de la place. Posez une main là où ça se sent dans votre corps. Et demandez, intérieurement : « Qu’est-ce que tu essaies de me dire ? » Vous n’avez rien à réparer. Juste à écouter.
Vous verrez peut-être que la vague monte, culmine, puis redescend — sans que vous ayez eu besoin de la maîtriser. Et vous verrez peut-être aussi à quel point le récit essaie de reprendre la main, de vous ramener dans le film. Chaque fois, revenez à la sensation. Doucement. Sans forcer.
Et si, à un moment, c’est trop — si la vague semble vouloir vous submerger plutôt que passer — vous pouvez vous arrêter. Rouvrez les yeux, revenez à votre respiration et au sol sous vos pieds. Ce n’est pas un échec : c’est votre système qui vous signale qu’il vaut mieux faire ce chemin accompagnée. Si vous vous savez facilement débordée, commencez d’ailleurs par la régulation dont je parlais plus haut, celle qui vous ramène dans votre fenêtre de tolérance — c’est elle qui rend le reste possible.
Ce n’est pas facile au début. Toute une vie nous a appris l’inverse. C’est pour ça qu’un accompagnement peut aider — pour apprendre, en sécurité, ce geste qui ne nous a jamais été enseigné : sentir sans s’effondrer, écouter sans se déverser, accueillir sans se perdre.
Pour aller plus loin
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- Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien : le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, éd. Albin Michel, 2018 — pourquoi les émotions non ressenties restent inscrites dans le corps, et comment elles cherchent à se dire.
- Richard Schwartz, Système familial intérieur : blessures et guérison, éd. Elsevier Masson, 2009 — le modèle des parties de soi, ces protecteurs qui contrôlent pour nous éviter de ressentir.
- Christophe André, Les États d’âme : un apprentissage de la sérénité, éd. Odile Jacob, 2009 — accueillir ses émotions plutôt que les combattre, sans les subir ni les fuir.
Si cet article a résonné et que vous sentez que ce contrôle permanent commence à peser, on peut en parler. Je propose un premier entretien téléphonique gratuit, sans engagement, d’environ trente minutes — le temps de faire connaissance et de voir si ma manière de travailler pourrait vous aider. La ou les éventuelles séances se déroulent ensuite au cabinet, à Lausanne. Rien ne vous engage. Juste un premier pas, à votre rythme.