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« Je n’ai aucun problème de colère, je n’explose jamais… » — et si c’était le contraire ?
Vous ne criez jamais, donc pas de colère ? Sarcasme, silence, rumination, tension : la colère réprimée porte des visages qu'on ne reconnaît pas.
Il y a une phrase que j’entends souvent, dite avec une forme de fierté tranquille : « Moi, la colère, ça ne me concerne pas. Je ne m’énerve jamais, je ne crie jamais. » Et c’est la réalité. Pourtant la colère bourronne, il couve à l’intérieur, sans pouvoir s’exprimer ouvertement.
Pourtant, la colère ne disparaît pas parce qu’on refuse de l’exprimer. Elle change de forme. Elle passe par la voix, par le corps, par le silence. Cet article ne parle pas de ce qu’il faut « faire » de sa colère. Il parle d’un moment qui vient avant : la reconnaître. Parce qu’on ne peut pas accueillir ce que l’on refoule.
« Je n’ai aucun problème de colère, je n’explose jamais » — est-ce vraiment le signe d’une absence de colère ?
Pas forcément. Ne jamais exploser peut vouloir dire deux choses très différentes : que la colère est absente, ou qu’elle a appris à ne jamais se montrer. Chez beaucoup de personnes, l’absence de cris n’est pas un calme intérieur. C’est un couvercle posé très tôt, et tenu depuis longtemps.
Enfant, certaines ont compris qu’exprimer sa colère coûtait cher. Un parent qui se ferme, qui boude, qui menace. Une maison où l’on ne se fâche pas « pour ne pas faire d’histoires ». Alors on range la colère. On devient l’enfant sage, l’ado arrangeant, l’adulte qui « ne veut ennuyer personne ». Le problème n’est pas d’avoir de la colère. C’est de croire qu’on n’en a pas, alors qu’elle continue de vivre et à accumuler une énergie de frustration, sans mots, à l’intérieur.
La colère n’est pas le contraire de la douceur. C’est souvent une gardienne. Elle protège une limite qu’on a franchie, une blessure qu’on n’a pas nommée. La question n’est donc pas « ai-je un problème de colère ? » mais « où est passée la mienne ? ».
« Je fais payer par le silence » — le retrait, les piques et les oublis sont-ils de la colère ?
Souvent, oui. Quand la colère ne peut pas se dire de face, elle passe par des chemins de côté. Le silence qui punit, la petite pique glissée « pour rire », le rendez-vous qu’on oublie comme par hasard : ce sont des façons indirectes de faire savoir à l’autre qu’on est en colère, sans jamais avoir à le reconnaître.
Une cliente me disait un jour, presque étonnée de s’entendre : « Quand il me blesse, je ne dis rien. Mais après, je fais payer par le silence. » Elle ne se voyait pas en colère. Elle se voyait blessée, digne, retenue. Et pourtant le silence, ici, était une arme. Un message envoyé sans mots : tu m’as fait du mal, et tu vas le sentir.
Il y a d’autres visages à ce même mouvement. Arriver systématiquement en retard chez quelqu’un qu’on n’ose pas contrarier. « Oublier » de rappeler, de transmettre, de faire. Répondre par un sourire poli et une phrase à double fond. Ces gestes ont l’air anodins. Mis bout à bout, ils dessinent une colère qui n’a jamais trouvé de porte de sortie directe — alors elle sort par la fenêtre.
Le perfectionnisme et le besoin de tout contrôler, est-ce lié à la colère ?
Cela peut l’être. Le perfectionnisme intransigeant, l’agacement devant la lenteur ou l’« incompétence » des autres, le besoin que tout soit tenu, cadré, sous contrôle : derrière cette exigence, il y a parfois une colère ancienne. Une colère contre le désordre, contre l’imprévu, contre ce qui échappe.
Quand tout doit être parfait, la moindre erreur devient insupportable — chez soi, comme chez les autres. Vous soupirez devant un collègue qui n’a pas fait « comme il fallait ». Vous refaites ce qu’on vient de faire, parce que ce n’est jamais tout à fait ça. Ce n’est pas seulement de l’exigence professionnelle. C’est parfois une manière de tenir à distance un sentiment d’impuissance qu’on a connu, autrefois, quand on ne contrôlait rien du tout.
Le contrôle rassure. Il donne l’impression que rien ne pourra plus nous prendre par surprise. Mais il demande une tension constante. Et cette tension, souvent, c’est de la colère qui n’a pas d’autre endroit où se poser.
Pourquoi mon corps est-il tendu — mâchoire serrée, poings fermés, épaules dures ?
Parce que la colère qu’on ne dit pas, le corps la garde. Une émotion réprimée ne s’évapore pas : elle se loge dans les muscles. Mâchoire serrée la nuit, épaules remontées vers les oreilles, poings qui se ferment sans raison, ventre noué en fin de journée. Le corps parle une langue que les mots ont tu.
Peut-être connaissez-vous cette sensation : cette dureté au niveau de la nuque le soir, cette dent serrée dont votre dentiste vous parle, cette respiration qui se bloque un peu quand quelqu’un dépasse une limite sans que vous osiez le dire. Ce sont des indices. Le corps enregistre ce que la parole refuse.
Le corps, lui, n’oublie pas — et ce qu’on ne sent pas continue d’agir en silence. Prenons-le au sérieux, sans nous alarmer : cela ne concerne pas tout le monde, et une colère retenue ne « rend » personne malade à coup sûr. Mais chez des personnes déjà atteintes d’une maladie cardiaque — pas dans la population générale — une étude parue dans l’American Journal of Cardiology a associé la colère la plus réprimée à un risque d’accident cardiaque grave plus élevé sur six ans (odds ratio de 2,87). Simplement, le corps tient les comptes de ce que la parole tait.
« Le soir, je rumine ou je me déteste » — la rumination et la dureté envers soi, est-ce de la colère retournée ?
Très souvent, oui. La rumination du soir — repasser une scène en boucle, refaire le dialogue, chercher la phrase qu’on aurait dû dire — c’est de la colère qui tourne à vide, faute d’avoir pu se dire au bon moment. Et quand elle ne trouve personne d’autre, elle se retourne contre soi.
C’est peut-être la forme la plus douloureuse, et la plus invisible. Vous ne criez sur personne. Mais la nuit, dans votre tête, une voix vous accuse. « Tu aurais dû réagir. Tu es nul. Tu te laisses toujours faire. » Cette voix, aussi, c’est de la colère. Sauf qu’elle a choisi une cible unique : vous.
En thérapie, on regarde souvent cette voix comme une partie de soi — une partie qui, à sa manière maladroite, croyait vous protéger en vous poussant à faire mieux. Ce regard vient de l’approche des parties de soi (IFS), qui propose de ne plus faire taire cette voix, mais de comprendre ce qu’elle défend. Comme l’écrit Harriet Lerner : « La colère est un signal, et un signal qui mérite qu’on l’écoute. » Se détester, c’est parfois de la colère qui a perdu son adresse.
Faut-il alors « décharger » cette colère pour aller mieux ?
Pas nécessairement, et c’est un point important. Reconnaître sa colère ne veut pas dire l’expulser en criant dans un coussin ou en cassant quelque chose. L’idée qu’il faudrait « vider » sa colère pour s’en défaire est un mythe tenace, et souvent contre-productif. J’en parle plus longuement dans un autre article, sur le mythe de la décharge émotionnelle.
Ici, l’enjeu est différent, et plus doux. Il ne s’agit pas de faire sortir la colère de force. Il s’agit d’abord de la sentir. De la nommer. De lui reconnaître le droit d’exister. Une colère qu’on accueille n’a plus besoin de passer par le silence, le sarcasme ou la nuit blanche. Elle peut redevenir ce qu’elle est au fond : une information sur ce qui compte pour vous.
Beaucoup de personnes découvrent, en faisant ce chemin, que leur colère protégeait une blessure ancienne. Une limite qu’on a piétinée trop tôt. Un « non » qu’on n’a jamais pu dire. Reconnaître la colère, ce n’est pas devenir agressif. C’est arrêter de se trahir soi-même en silence.
Comment commencer à reconnaître sa propre colère ?
Doucement, et sans se forcer. On commence par observer, sans juger. Le prochain sarcasme qui vous échappe, le prochain silence que vous imposez, la prochaine mâchoire serrée en fin de journée : au lieu de les laisser passer, vous pouvez simplement vous demander, avec curiosité, « qu’est-ce qui, en moi, avait besoin de ça ? ».
Vous n’avez pas besoin de tout comprendre d’un coup. Le simple fait de remarquer ces gestes, sans vous en vouloir, change déjà quelque chose. La colère cesse d’être une chose honteuse à cacher. Elle devient un signal à écouter. Et ce qu’on écoute finit, souvent, par s’apaiser.
Parfois, cependant, cette colère est trop ancienne, trop enfouie, pour qu’on puisse la rejoindre seul. Elle est liée à des blessures qu’on a appris à ne pas regarder. Dans ces cas-là, un accompagnement peut aider à retrouver le chemin de cette émotion, en sécurité, à votre rythme. Je propose un cadre pour cela — pas pour « régler » votre colère, mais pour vous aider à comprendre ce qu’elle porte.
Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, on peut commencer par un premier échange gratuit de 30 minutes par téléphone, pour voir si ma manière de travailler vous parle. La ou les éventuelles séances se déroulent ensuite au cabinet, à Lausanne, à votre rythme. Il n’y a rien à prouver, rien à forcer. Juste, peut-être, accueillir une colère à qui l’on n’a jamais osé donner la parole.
Pour aller plus loin
- Gabor Maté, Quand le corps dit non : le coût caché du stress, éd. de l’Homme, 2019 — sur la façon dont les émotions réprimées, dont la colère, se répercutent sur le corps et la santé.
- Harriet Lerner, Le pouvoir créateur de la colère — un classique qui aide à entendre la colère comme un signal, notamment chez les femmes qui ont appris à la taire.
- Peter A. Levine, Réveiller le tigre : guérir le traumatisme, éd. Socrate — pour comprendre comment le corps garde la trace des émotions qui n’ont pas pu s’exprimer.