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Anxiété : et si écouter son corps valait mieux que le corriger ?
Écouter son corps plutôt que le corriger : et si vos réactions physiques face à l'anxiété étaient une intelligence à comprendre ?
Vous me l’avez peut-être dit avec ces mots-là, ou presque : « Mon corps réagit à tout, tout le temps, comme s’il en faisait trop. » Une gorge qui se serre avant un appel. Un ventre qui se noue sans raison claire. Une fatigue qui tombe au mauvais moment. Et cette impression tenace d’avoir un corps mal réglé, qu’il faudrait recadrer, discipliner, optimiser.
Je vous propose de renverser un instant cette lecture. Et si votre corps ne faisait pas trop ? Et s’il faisait exactement son travail, celui de vous parler, avec les seuls moyens qu’il a ? La sensibilité que vous prenez pour un défaut est peut-être une forme d’intelligence. Une réceptivité fine. Un corps qui capte beaucoup, et qui cherche à vous le transmettre.
Si vous vous reconnaissez, sachez que vous êtes en nombreuse compagnie. Les troubles anxieux sont les troubles mentaux les plus répandus au monde : 301 millions de personnes étaient concernées en 2019, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS, Troubles mentaux, 2019). Cette expérience si intime est aussi, paradoxalement, l’une des plus partagées.
Pourquoi mon corps réagit-il à tout, tout le temps ?
Parce qu’il vous informe en permanence. Votre corps est une ligne directe, une sorte de téléphone rouge relié à vos organes, votre respiration, votre rythme cardiaque. Quand l’anxiété monte, on coupe le son de cette ligne : on se réfugie dans la tête, on analyse, on anticipe. Et le corps, lui, insiste plus fort.
Il existe un mot pour cette écoute intérieure : l’interoception. C’est la capacité à percevoir ce qui se passe en dedans, à décrocher ce fameux téléphone rouge au lieu de le laisser sonner dans le vide. Chez beaucoup de personnes anxieuses, ce n’est pas la sensibilité qui manque. Le corps envoie ses signaux, mais l’attention est ailleurs, happée par les pensées, le mental qui tourne, les scénarios du pire.
Et c’est là que se joue quelque chose de subtil. Quand le cerveau est privé des petits signaux de sécurité que le corps envoie normalement, il n’a plus de repères. Le silence l’inquiète. La tension qu’il perçoit, il la traduit en menace. Alors il fait ce qu’un système d’alarme fait de mieux : il déclenche l’alerte, à tout hasard. Voilà comment un corps ignoré peut, sans le vouloir, alimenter l’anxiété qu’on cherchait justement à faire taire.
Il y a, entre le ventre et la tête, une conversation permanente. On l’appelle l’axe intestin-cerveau. Le nerf vague en est le grand câble, celui qui remonte les nouvelles du corps vers le cerveau et redescend les consignes de calme. Quand cette conversation coule, le système nerveux s’apaise. Quand elle se brouille, tout le corps semble sur le qui-vive.
Prenez une soirée ordinaire. Le ventre se serre avant un rendez-vous, et aussitôt la tête s’emballe : « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » On cherche à raisonner la sensation, à la faire disparaître. Pendant ce temps, le corps, lui, attendait juste d’être remarqué. Il voulait dire quelque chose de simple, peut-être : ralentis, prépare-toi, prends soin de toi. Faute d’écoute, le petit signal devient un grand vacarme.
Mon corps est-il vraiment plus fiable que ma tête ?
Sur ce qu’il ressent, oui. Votre corps ne calcule pas, il enregistre. Il porte une mémoire et une finesse que le mental, occupé à raisonner, néglige souvent. C’est une source d’information d’une richesse difficile à imaginer.
La biologiste Giulia Enders aime rappeler l’échelle de ce qui se joue en nous. Selon elle, reconstruire artificiellement un corps humain coûterait quelque chose comme 11 000 milliards de dollars, tant le dialogue entre nos cellules dépasse tout ce que nous savons fabriquer. Je cite ce chiffre pour l’image qu’il donne, pas comme une donnée à graver dans le marbre : votre corps est une merveille de communication, infiniment plus subtile que l’idée d’une machine à réparer.
C’est justement là qu’un piège se referme. La tentation de la sur-optimisation. On veut que le corps « fonctionne » : dormir sur commande, digérer sans un bruit, tenir la cadence, ne jamais flancher. On le pousse, on le corrige, on le force. Et à chaque fois qu’on force, on coupe un peu plus la ligne. Le corps envoie un message, on le fait taire ; il en envoie un plus fort, on le fait taire encore. Le dialogue s’éteint. Reste un corps qui crie parce qu’il n’est plus écouté.
Écouter mon corps, est-ce que ça calme vraiment l’anxiété ?
Souvent, oui. Rétablir le dialogue apaise, parce que le cerveau retrouve ses signaux de sécurité. Quand il perçoit à nouveau clairement le souffle, le rythme du cœur, le ventre qui se détend, il a moins de raisons de sonner l’alarme. L’écoute ne supprime pas la sensation, elle lui redonne du sens.
Écouter son corps ne veut pas dire lui obéir aveuglément, ni s’inquiéter de chaque battement. Il s’agit d’un autre geste : accueillir la sensation avant de la juger. Sentir la tension monter et se demander, avec douceur, ce qu’elle essaie de dire. La fatigue qui tombe est peut-être une limite à respecter. Le ventre noué signale peut-être une situation à clarifier. Le corps ne se trompe pas sur ce qu’il ressent ; c’est notre interprétation qui, parfois, s’égare.
Ce changement de regard, à lui seul, désamorce une bonne part de l’anxiété. Tant qu’on voit son corps comme un adversaire à mater, on reste en guerre intérieure. Le jour où on commence à le voir comme un allié un peu maladroit, qui cherche à protéger, la tension baisse d’un cran. On passe du combat à la conversation.
Comment l’hypnose restaure-t-elle le dialogue corps-esprit ?
En mettant le mental sur pause pour ramener l’attention aux sensations. Dans un état léger de conscience modifiée, le flot des pensées se calme, et l’écoute du corps redevient possible. On rebranche, en douceur, le téléphone rouge.
Concrètement, une séance commence souvent par installer une ancre de sécurité. Un point d’appui pour le système nerveux : une respiration, une image, une sensation de sol sous les pieds. Un endroit intérieur où le corps comprend qu’il peut relâcher la garde. C’est de là, une fois l’alerte apaisée, que le travail devient possible.
Ensuite, on réapprend au cerveau à décoder ses organes. Non pas à les combattre, mais à comprendre ce qu’ils expriment. Cette tension dans la poitrine, qu’annonce-t-elle ? Cette boule au ventre, que demande-t-elle ? En hypnose, ces sensations peuvent se laisser explorer sans qu’on en ait peur, parce qu’on n’est plus seul face à elles. Peu à peu, le corps cesse d’être une menace pour redevenir un langage.
J’aime parler d’une forme de diplomatie intérieure. Une alliance entre le corps et l’esprit, où chacun retrouve sa place. Le mental n’a plus à tout surveiller ; il peut faire confiance aux nouvelles que le corps lui envoie. Le corps n’a plus à hurler pour être entendu ; un murmure suffit. Cette paix-là, beaucoup de clientes la décrivent comme un soulagement qu’elles n’attendaient plus.
Ce travail ne se fait pas en un claquement de doigts, et il n’a rien de spectaculaire. Il ressemble davantage à une amitié qu’on renoue, patiemment. Une séance après l’autre, l’écoute revient. Vous remarquez plus tôt la tension qui monte. Vous savez la nommer. Vous savez, aussi, y répondre avec un geste juste plutôt qu’avec une lutte. Souvent, une seule séance suffit à sentir ce déplacement s’amorcer, et à repartir avec quelque chose de concret à pratiquer chez soi.
Vous n’avez pas un corps cassé. Vous avez un corps très à l’écoute, dans un monde qui lui demande sans cesse de se taire. Réapprendre à l’écouter, c’est peut-être là que commence l’apaisement.
Pour aller plus loin
Quelques ressources pour prolonger la lecture, par ordre de profondeur croissante.
- Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin (Actes Sud, 2015) — un livre clair et accessible sur l’intelligence du ventre et l’axe intestin-cerveau.
- Giulia Enders, Organique (Albin Michel, 2026) — un voyage vulgarisé au cœur de nos organes et de leur intelligence, dans la lignée du Charme discret de l’intestin.
- Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien (Albin Michel, 2018) — comment le corps garde la trace du stress et du trauma, et comment il participe à l’apaisement.
- Christophe André, Méditer, jour après jour (L’Iconoclaste, 2011) — une porte d’entrée douce vers l’attention aux sensations et à l’instant présent.
- Antonio Damasio, L’erreur de Descartes (Odile Jacob, 1995) — un classique sur le rôle du corps et des émotions dans notre façon de penser et de décider.
Un échange téléphonique d’environ 30 minutes, gratuit, si vous souhaitez en parler. La ou les éventuelles séances se déroulent au cabinet, à Lausanne.