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Pourquoi des années de thérapie où vous parlez n’ont rien changé
Vous comprenez tout mais rien ne change ? La thérapie par la parole ne suffit pas quand le trauma est stocké dans le corps. Explication et voie de sortie.
Cet article explique pourquoi, et ce qui peut réellement faire bouger les choses.
Pourquoi je comprends tout mais je ne sens rien changer ?
Parce que comprendre et ressentir n’empruntent pas les mêmes circuits. Le récit de votre histoire est traité par le cerveau pensant, alors que la charge émotionnelle reste stockée dans des zones plus anciennes, non verbales. Vous pouvez avoir l’analyse parfaite de ce qui vous est arrivé et continuer à réagir comme si le danger était encore là.
C’est l’une des observations centrales de Bessel van der Kolk, psychiatre et chercheur sur le trauma. Dans Le corps n’oublie rien (Albin Michel, 2018), il décrit comment, sous l’effet d’un choc émotionnel, les régions du cerveau liées au langage se mettent partiellement hors-circuit, tandis que le corps, lui, enregistre tout. Le résultat : des clientes qui racontent leur histoire avec des mots justes mais qui, dans la même seconde, sentent leur gorge se serrer ou leur poitrine se vider. La parole décrit la blessure. Elle ne la touche pas toujours.
C’est quoi un trauma, au juste ?
Un trauma n’est pas l’événement lui-même : c’est l’empreinte qu’il laisse quand votre système nerveux n’a pas pu digérer ce qui s’est passé. Ce n’est pas « ce qui vous est arrivé », mais ce qui est resté figé en vous parce que, sur le moment, ni la fuite ni la défense n’étaient possibles.
Cette nuance change tout. Beaucoup de femmes pensent que, faute d’un drame spectaculaire, elles n’ont « pas le droit » de souffrir. Or un trauma peut naître d’une accumulation discrète : un climat familial tendu, des années à anticiper l’humeur d’un parent, une relation où l’on s’est effacée. Il n’y a pas eu un moment précis à montrer du doigt — juste un corps qui a appris, jour après jour, à rester sur ses gardes. Et cet apprentissage continue de tourner longtemps après que le danger a disparu.
C’est aussi pour cela que le trauma est bien plus répandu qu’on ne l’imagine. Environ 70 % des adultes ont été exposés au moins une fois dans leur vie à un événement potentiellement traumatique, selon les travaux de l’Organisation mondiale de la santé. Autrement dit : si vous portez une empreinte de ce type, vous n’êtes ni une exception, ni « trop fragile ». Vous faites partie de la majorité silencieuse de celles qui ont composé, longtemps, avec quelque chose que les mots seuls n’ont pas réussi à dénouer. Ce n’est pas un défaut de caractère. C’est une trace, et une trace, ça se travaille.
Est-ce que mon corps peut se souvenir d’un truc que ma tête a oublié ?
Oui, et c’est précisément ce qui rend la parole seule insuffisante. La mémoire émotionnelle et corporelle ne fonctionne pas comme un album de souvenirs : elle se réactive sous forme de sensations, de réflexes, de tensions, sans passer par une image claire ou une date.
C’est pourquoi vous pouvez sursauter, vous figer ou vous fermer sans savoir pourquoi. Le corps, lui, « se souvient » d’un état de menace même quand l’esprit n’a aucun récit à raconter. Selon Janina Fisher, l’une des grandes spécialistes contemporaines du trauma, « nos symptômes ne sont pas des défauts à corriger, mais des tentatives d’adaptation » laissées par des blessures anciennes. Quand votre estomac se noue avant un appel difficile, ce n’est pas vous qui « dramatisez » — c’est une partie de vous qui fait, encore, ce qu’elle a appris à faire pour vous protéger. Le problème, c’est qu’elle continue de le faire dans des situations où ce n’est plus nécessaire.
Pourquoi mon cœur s’emballe sans raison ?
Il s’emballe rarement « sans raison ». Le plus souvent, quelque chose dans l’environnement — un ton de voix, une odeur, un silence, une tension dans une pièce — a réactivé une vieille alerte que votre système nerveux a appris à associer au danger.
Votre corps déclenche alors la réponse de survie avant même que votre conscience ait eu le temps de comprendre. Cœur qui s’accélère, gorge serrée, souffle court : ce ne sont pas des bugs, ce sont des signaux. Comme l’a montré Stephen Porges avec la théorie polyvagale (The Polyvagal Theory, Norton, 2011), notre système nerveux scanne en permanence l’environnement à la recherche de sécurité ou de menace, en dehors de toute décision volontaire. On ne raisonne pas un système nerveux en état d’alerte. On l’apaise — ce qui demande de travailler avec lui, pas seulement de lui parler.
Pourquoi je me réveille à 4h du matin le cœur qui bat ?
Parce que la nuit, votre cerveau analytique baisse la garde, et la partie de vous restée en vigilance reprend la main. Ces réveils brutaux, souvent accompagnés d’anxiété diffuse, sont une signature classique d’un système nerveux qui n’a jamais vraiment quitté le mode « vigilance ».
C’est ici qu’intervient une idée fondamentale du travail de Janina Fisher, héritée de la théorie de la dissociation structurelle : nous ne sommes pas d’un seul tenant. À l’intérieur de nous coexistent différentes parties de soi (IFS), dont certaines portent encore la peur, l’hypervigilance ou la honte d’autrefois. Pendant que la « vous » du quotidien essaie de fonctionner normalement, une autre partie, plus jeune, continue de monter la garde — y compris à 4h du matin, quand le drap est froid et que la maison est silencieuse. La thérapie par la parole permet de nommer ces parties. Elle peine, en revanche, à les rejoindre là où elles vivent : dans le ressenti.
Pourquoi parler de mon enfance ne change rien à mon présent ?
Parce que raconter active la mémoire, mais ne la transforme pas. Reparcourir cent fois la même histoire, sans changement dans l’état de votre corps, peut même renforcer le sillon au lieu de l’apaiser.
Pour qu’une empreinte se modifie, il faut généralement vivre une expérience nouvelle, pas seulement une compréhension nouvelle. C’est tout l’enjeu de ce que Fisher appelle réconcilier les parties de soi (IFS) entre elles : permettre à la partie qui a peur de sentir, dans le présent, qu’elle n’est plus seule et que le danger d’autrefois est passé. Cela ne se décrète pas avec des mots. Cela se vit, dans un état où le corps et l’imaginaire sont à nouveau accessibles. La compréhension ouvre la porte. Elle ne fait pas le pas à votre place.
Est-ce que c’est ma faute si la thérapie n’a pas marché ?
Non. Si des années à parler n’ont rien débloqué, ce n’est ni un manque de volonté, ni un manque d’intelligence, ni un signe que vous êtes « trop abîmée ». C’est que l’outil utilisé visait la mauvaise cible.
Beaucoup de femmes arrivent au cabinet avec une forme de découragement : « J’ai tout compris, j’ai tout dit, et je me sens toujours au même point ». Cette phrase n’est pas un aveu d’échec, c’est une information précieuse. Elle indique que la blessure se situe sous le niveau des mots, dans un apprentissage du système nerveux qui demande à être rejoint autrement. Pour les personnes au tempérament très sensible (un trait, pas un défaut), ce décalage entre comprendre et ressentir est d’ailleurs souvent encore plus marqué.
Qu’est-ce qui peut faire bouger les choses quand parler ne suffit plus ?
Une approche qui travaille avec le corps et les parties de soi (IFS), et non seulement avec le discours. L’hypnose ericksonienne en fait partie : elle permet d’accéder à un état où l’imaginaire et le ressenti redeviennent disponibles, pour offrir à ces parties anciennes l’expérience de sécurité qu’elles n’ont pas eue.
Il ne s’agit pas de revivre la douleur, ni de « faire remonter » de force des souvenirs. Il s’agit d’accueillir ce qui s’est figé, à votre rythme, pour que le système nerveux apprenne enfin qu’il peut se reposer. Concrètement, ce n’est pas une plongée brutale dans le passé : c’est un ralentissement. Le souffle se pose, les épaules redescendent, et la partie qui montait la garde sent, parfois pour la première fois, qu’elle peut relâcher un peu. C’est un travail doux, respectueux de vos défenses, qui s’appuie sur ce que vous avez déjà compris pour le faire descendre, enfin, jusque dans le ressenti. Le symptôme — l’insomnie, l’anxiété, la boule au ventre — devient alors une porte d’entrée vers la cause profonde, plutôt qu’un ennemi à combattre.
Pour aller plus loin
- Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien : le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme (Albin Michel, 2018).
- Janina Fisher, Guérir les héritiers de la dissociation : surmonter le trauma interne par la pleine conscience (Dunod, 2021) — pour comprendre le travail avec les parties de soi.
- Stephen W. Porges, The Polyvagal Theory (Norton, 2011) — sur le rôle du système nerveux dans le sentiment de sécurité.
Et si on en parlait ?
Si vous vous reconnaissez dans ces lignes — comprendre sans se sentir changer, parler sans débloquer — sachez qu’il existe d’autres voies. Je vous propose un entretien téléphonique de 30 minutes, gratuit et sans engagement, pour faire le point sur votre situation et voir ensemble si un travail avec le corps et les parties de soi pourrait vous correspondre. Les séances se déroulent au cabinet à Lausanne.
Marc Binggeli, hypnothérapeute (thérapies brèves, hypnose ericksonienne, IFS, PNL) — Lausanne.