Je n’arrive plus à pleurer : et si ce n’était pas de la froideur ?

En bref — Ne plus pouvoir pleurer, ne plus très bien savoir ce qu’on ressent, vivre comme « derrière une vitre » : on croit volontiers que c’est de la froideur, de l’indifférence, un cœur qui s’est endurci. Pourtant, le plus souvent, ce n’est pas un trop-peu d’émotion. C’est une protection — le système a baissé le volume après en avoir trop pris. Les sensations ne sont pas absentes : elles sont devenues illisibles. Et cela, doucement, peut se réapprendre.

Une cliente me confiait, il y a peu : « Je voudrais pleurer et ça ne vient pas. Je sais que je devrais être triste, mais c’est comme si j’étais coupée de moi, derrière une vitre. »

Elle décrivait, avec ses mots, une expérience que beaucoup de personnes que j’accompagne reconnaissent : non pas des émotions trop fortes, trop envahissantes, mais des émotions devenues étrangement muettes. Plus de larmes. Plus de relief. La sensation d’assister à sa propre vie depuis l’autre côté d’une vitre, en spectatrice. Et souvent, à ce silence intérieur s’ajoute une inquiétude sourde : « Suis-je en train de devenir quelqu’un de froid ? »

Je ne le crois pas. Et si ce n’était justement pas de la froideur, mais le contraire exact : la trace d’un cœur qui a tellement ressenti qu’il a fini par baisser le volume ?

Pourquoi je n’arrive plus à pleurer alors que je sais que je devrais ?

Parce que les larmes ne se commandent pas par la volonté. Quand on ne pleure plus alors qu’on « devrait », ce n’est généralement pas de l’indifférence : c’est qu’une protection a coupé l’accès aux émotions après une période où les ressentir était devenu trop. Le savoir mental — « je devrais être triste » — reste intact ; c’est le canal du ressenti qui s’est mis en veille.

Savoir qu’on est triste, sans le sentir

Il y a quelque chose de profondément déroutant à connaître son chagrin sans le ressentir. On sait, dans sa tête, qu’un événement est triste. On se le dit. On l’observe presque de l’extérieur, comme une information juste mais lointaine. Et pourtant, rien ne monte. Pas de boule dans la gorge, pas de larmes, pas cette chaleur qui pique les yeux. Le savoir est là ; la sensation manque à l’appel.

Cet écart — entre ce qu’on sait et ce qu’on sent — n’est pas un défaut de cœur. C’est, le plus souvent, le signe qu’une part de soi a fermé une porte, autrefois, parce que ce qui se tenait derrière était devenu trop lourd à porter. Le système n’a pas supprimé l’émotion. Il en a coupé l’accès conscient, pour tenir debout.

L’anesthésie émotionnelle, c’est de la froideur ou une protection ?

C’est une protection, pas de la froideur. L’engourdissement émotionnel après un choc n’est pas un manque de cœur : c’est une mise en veille défensive. Le système nerveux, après avoir été submergé, baisse le volume du ressenti pour ne plus avoir à encaisser. La capacité d’émotion n’a pas disparu — elle a été mise sous cloche, le temps que ce soit redevenu sûr de sentir.

Quand le système baisse le volume

Imaginez une enceinte poussée trop fort, trop longtemps, jusqu’à saturer. À un moment, pour se préserver, on baisse le volume — beaucoup. La musique est toujours là, dans le fil, mais on ne l’entend presque plus. L’anesthésie émotionnelle ressemble à cela. Après avoir ressenti trop, trop fort, sans pouvoir le déposer nulle part, le système baisse le volume du ressenti. Ce n’est pas que vous ne ressentez plus rien : c’est que le canal a été réglé au minimum, par sécurité.

Cette mise en veille a souvent commencé comme la meilleure solution disponible. Pour un enfant, ou pour quelqu’un pris dans une situation où sentir aurait été insoutenable — trop de peur, trop de peine, et personne pour accueillir tout ça —, ne plus ressentir était une façon de survivre. Le problème n’est pas que cette protection ait existé. C’est qu’elle continue de tourner aujourd’hui, alors que le danger d’autrefois n’est plus là. Ce mécanisme rejoint d’ailleurs ces moments où l’on se sent comme déconnecté de son propre corps, sans très bien savoir ce qui s’y passe.

Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à nommer ce que je ressens ?

Parce qu’entre la sensation et le mot, un pont peut s’être abîmé. On appelle cela l’alexithymie — littéralement « pas de mots pour les émotions ». Le corps ressent peut-être encore quelque chose (une tension, un poids), mais l’esprit n’arrive plus à l’identifier ni à le nommer. Ce n’est pas un manque de vocabulaire : c’est une difficulté à lire et décoder ses propres états intérieurs.

« Pas de mots pour les émotions »

Le terme peut surprendre, mais il décrit une expérience très concrète. C’est le psychiatre Peter Sifneos qui a forgé le mot alexithymie en 1973, à partir du grec : a (absence), lexis (mot), thymos (émotion). « Pas de mots pour les émotions ». Il désignait par là cette difficulté à reconnaître, nommer et distinguer ce qu’on ressent — et notamment à faire la différence entre une émotion et une simple sensation physique.

Car c’est souvent là que ça se joue. La personne concernée sent bien quelque chose : une gorge serrée, un poids sur la poitrine, une fatigue diffuse. Mais elle ne sait plus relier cette sensation à un nom — tristesse, colère, peur. Comme si le pont entre le corps qui ressent et l’esprit qui nomme s’était, quelque part, abîmé. C’est d’ailleurs là tout l’enjeu quand on cherche à mieux comprendre ses émotions : avant de pouvoir les apprivoiser, encore faut-il pouvoir les reconnaître. Cette difficulté est suffisamment répandue et nette pour qu’on ait construit un outil de mesure dédié, la fameuse échelle TAS-20 (Bagby, Parker et Taylor, 1994), encore utilisée aujourd’hui en recherche.

Et l’on n’est pas seul, loin de là. On estime qu’environ 10 % de la population générale présente un niveau d’alexithymie marqué (Salminen et coll., 1999) ; et cette proportion est nettement plus élevée chez les personnes ayant traversé un traumatisme : les méta-analyses menées auprès de personnes souffrant d’un stress post-traumatique y retrouvent l’alexithymie bien plus souvent que dans la population générale. Autrement dit, ce silence intérieur n’a rien d’un caprice ni d’une bizarrerie : c’est une réponse fréquente et documentée à ce qui a été trop difficile à porter.

Que se passe-t-il dans le cerveau quand on ne ressent plus ses émotions ?

Après un choc, l’équilibre du cerveau émotionnel se dérègle. Schématiquement : l’amygdale — le détecteur d’alarme — peut rester en hypervigilance, tandis que le cortex préfrontal, qui aide à mettre des mots et à réguler, devient moins disponible. Le dialogue entre le ressenti et la parole se trouve perturbé. Ce n’est pas de la mauvaise volonté : c’est une adaptation du cerveau face à ce qui l’a dépassé.

Ni mauvaise volonté, ni caractère : une adaptation

Voici le point qui change tout, à mon avis. Ne plus arriver à pleurer, ne plus pouvoir nommer ce qu’on ressent, ce n’est ni un trait de caractère, ni un manque d’effort. C’est une adaptation cérébrale, installée par ce qu’on a traversé.

De façon imagée : sous l’effet d’un choc, le cerveau émotionnel se réorganise pour parer au plus pressé. L’amygdale, cette petite structure qui sonne l’alarme face au danger, peut rester en sur-régime, comme une vigie qui ne se couche jamais. Dans le même temps, le cortex préfrontal — la partie qui réfléchit, met des mots, tempère — devient paradoxalement moins accessible, comme mis hors-circuit par l’alerte. Résultat : la communication entre le corps qui ressent et l’esprit qui devrait nommer se brouille. Le signal part, mais il n’arrive plus à bon port.

C’est exactement ce qu’éclaire Bessel van der Kolk dans Le corps n’oublie rien : sous l’effet du trauma, les régions cérébrales chargées de mettre des mots sur l’expérience peuvent littéralement se mettre en retrait, laissant la personne avec des sensations brutes mais sans langage pour les saisir. On comprend mieux, alors, pourquoi « se forcer à ressentir » ne fonctionne pas : on ne donne pas un ordre à un circuit qui s’est protégé en se débranchant.

Comment réapprendre à ressentir ses émotions après un trauma ?

En recommençant par le corps, doucement, plutôt que par les mots. Avant de pouvoir nommer une émotion, il faut pouvoir en sentir la trace — une chaleur, un poids, un picotement. L’hypnose ericksonienne propose un état léger de conscience où l’on réapprivoise d’abord ces sensations, en sécurité, avant de leur redonner un nom. On rouvre le canal du ressenti à son rythme, sans le forcer.

Réapprivoiser les sensations avant les mots

Quand on cherche à retrouver ses émotions, le réflexe est souvent de passer par la tête : se demander « qu’est-ce que je ressens ? », vouloir analyser, comprendre, mettre des mots. Mais si le pont entre la sensation et le mot s’est abîmé, commencer par le mot, c’est commencer par le bout cassé. Le chemin, à mon avis, va plutôt dans l’autre sens : du corps vers les mots.

C’est précisément ce que permet un état léger de conscience, celui que propose l’hypnose ericksonienne : descendre, sans brusquer, de la tête vers le corps, là où quelque chose subsiste peut-être encore. Pas pour analyser, mais pour sentir à nouveau — une certaine chaleur quelque part, un poids familier, une texture, une respiration qui se modifie. On ne cherche pas tout de suite à savoir ce que c’est. On réapprend d’abord à percevoir que quelque chose est là. Et c’est, doucement, une façon de renouer avec un corps dont on s’était éloigné.

Dans le travail avec les parties de soi (IFS), on dirait qu’une part de nous monte la garde depuis longtemps et tient le volume baissé, parce qu’elle a appris qu’il était dangereux de sentir. Il ne s’agit pas de petits personnages réels logés quelque part : c’est une image, une manière de donner du sens à ce qui se joue en nous. L’enjeu n’est pas de forcer cette part à rouvrir les vannes — ce serait reproduire la brutalité d’autrefois. C’est de lui montrer, peu à peu, qu’aujourd’hui le danger n’est plus là, et qu’il redevient possible de ressentir sans être submergé.

Ce n’est pas moi qui « rallume » quoi que ce soit. Je propose un cadre, sécurisé, où le système peut lui-même remonter le volume à son rythme — d’un cran, puis d’un autre. Et souvent, quand la sécurité revient, les sensations reviennent avec elle. Les larmes longtemps retenues finissent parfois par couler, non comme un effondrement, mais comme un soulagement. La vitre, doucement, se fait moins épaisse. Non parce qu’on l’a brisée de force, mais parce qu’on n’a plus besoin de s’en protéger.

Note : cet article a une visée informative et ne remplace pas un avis médical. Un engourdissement émotionnel durable peut aussi accompagner d’autres états (dépression, épuisement) qui méritent d’être évalués par un médecin ou un professionnel de santé.

Pour aller plus loin

Pour les personnes concernées

  • Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien : Le cerveau, l’esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, éd. Albin Michel, 2018 — pourquoi le trauma met parfois hors-circuit les mots, et comment le corps en garde la trace.
  • Peter A. Levine, Réveiller le tigre : Guérir le traumatisme, éd. InterEditions, 2024 — comment la charge restée « gelée » peut se remettre en mouvement, en douceur, par le corps.
  • Daniel Goleman, L’Intelligence émotionnelle, éd. J’ai lu, 2014 — un panorama accessible de ce que sont les émotions et de la façon dont on apprend à les lire.

Références professionnelles

  • Graeme J. Taylor, R. Michael Bagby, James D. A. Parker, Disorders of Affect Regulation: Alexithymia in Medical and Psychiatric Illness, éd. Cambridge University Press, 1997 — l’ouvrage de référence sur l’alexithymie et sa mesure (en anglais).
  • Stephen W. Porges, La théorie polyvagale : Fondements neurophysiologiques des émotions, de l’attachement, de la communication et de l’autorégulation, éd. EDP Sciences, 2021 — le socle neurophysiologique des états de défense et de la mise en veille du ressenti.
  • Olivier Piedfort-Marin, Luise Reddemann, Psychothérapie des traumatismes complexes, éd. Satas, 2016 — un cadre clinique pour le travail des charges traumatiques restées en suspens.

Si ces lignes vous parlent — ce sentiment d’être coupée de vous-même, derrière une vitre, sans pouvoir pleurer ni nommer ce qui vous traverse — sachez qu’il n’y a, à mon avis, rien à réparer en vous. Il y a un canal à rouvrir, tout doucement. Si vous le souhaitez, nous pouvons en parler librement, lors d’un échange téléphonique gratuit, sans engagement, et peut-être que mon approche peut vous parler. Réapprendre à ressentir est, peut-être, l’un des cadeaux les plus précieux que l’on puisse s’offrir.

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