Honte toxique : ce que la honte protège vraiment

La honte toxique n'est pas une émotion qu'il faudrait combattre. C'est une organisation de survie mise en place dans l'enfance. Quand on lui permet d'être là, ce qu'elle protège peut enfin remonter.

En bref — La honte toxique n’est pas une émotion qu’il faudrait combattre. C’est une organisation de survie mise en place dans l’enfance pour préserver le lien avec des parents indisponibles. Tant qu’on cherche à s’en débarrasser, elle s’intensifie. Quand on lui permet d’être là — et qu’on devient curieuse de ce qu’elle protège — quelque chose, en dessous, se met enfin à respirer. C’est ce travail-là que je propose en cabinet, avec l’hypnose ericksonienne et IFS.

Marc Binggeli, hypnothérapeute à Lausanne, accompagne ce travail avec l’hypnose ericksonienne, en présentiel.

Quelle différence y a-t-il entre honte saine et honte toxique ?

La honte saine signale un acte qui dépasse vos valeurs — elle se dépose une fois la situation réparée. La honte toxique, elle, ne touche plus le faire mais l’être : c’est un sentiment d’être fondamentalement défectueuse, quoi qu’il arrive.

La honte n’est pas une, mais deux

Dans la culture du développement personnel, on parle de la honte comme s’il n’en existait qu’une. Une émotion sale, encombrante, à éliminer.

C’est une erreur clinique.

Il existe une honte primaire, courte, relationnelle, saine. Tous les mammifères sociaux la connaissent. Elle apparaît quand on sent qu’on a franchi une frontière : un mot trop fort à une amie, un geste mal ajusté avec un enfant, une remarque qui blesse. Elle est brève, chaude, spécifique. Elle ne dit pas « je suis nulle ». Elle dit « ici, quelque chose demande à être ajusté pour que le lien tienne ».

Cette honte-là, on n’a pas besoin de s’en apaiser. Elle ne vient pas d’un choc émotionnel ancien, elle vient de l’instant. Elle est un GPS relationnel. Un enfant qui rencontre cette honte primaire et que l’on accueille avec présence apprend une phrase fondatrice : « je peux faire des erreurs et rester aimée ».

Et puis il y a autre chose. Quelque chose qui n’est pas une émotion du tout, même si on le ressent comme une émotion massive, écrasante, qui colle à la peau. C’est ce qu’on appelle la honte toxique : un sentiment global d’être défectueuse plus qu’un retour ponctuel sur un acte. La chercheuse Brené Brown, qui a consacré près de vingt ans à l’étude de la honte, la définit ainsi : « la honte est ce sentiment intensément douloureux de croire que l’on est défectueuse, et donc indigne d’amour, d’appartenance et de lien. »

Pourquoi je passe de « j’ai mal agi » à « je suis mauvaise » ?

Cette bascule du comportement à l’identité s’installe quand, enfant, l’environnement n’a pas distingué l’erreur de la personne. À force d’être disqualifiée pour ce que vous faisiez, vous avez fini par sentir que c’était vous qui étiez le problème.

« Je suis mauvaise » : la bascule du comportement à l’identité

Toute la différence tient dans une bascule très précise.

La honte primaire dit : « j’ai fait quelque chose de mal. » La honte toxique dit : « je suis mauvaise. »

Du comportement à l’identité. Le pas est minuscule. Les conséquences sont immenses.

Quand cette bascule s’installe — souvent très tôt, dans un environnement où personne n’a su accueillir ce que l’enfant ressentait, où la critique a remplacé l’écoute, où l’amour était conditionnel, où exprimer un besoin valait punition — l’enfant se retrouve face à un dilemme impossible.

Soit il dit ce qu’il ressent vraiment, et il prend le risque de perdre le lien. Soit il efface ce qu’il ressent, et il préserve le lien.

Aucun enfant ne choisit la première option. Aucun. Le système nerveux choisit toujours la survie. Et la survie, à six ans, passe par la fidélité au parent disponible, même imparfait, même blessant.

C’est à ce moment-là, et pas avant, que la honte toxique se construit. Comme une organisation stabilisée du psychisme. Pas une émotion qui passe — une architecture intérieure qui dit, tout bas : « si je m’effondre moi-même avant qu’on me rejette, le lien tient. »

Que protège vraiment la honte toxique ?

Elle protège un attachement. Mieux vaut se sentir mauvaise et continuer d’aimer ses parents que de voir qu’ils ont failli. La honte est un mécanisme de loyauté précoce — elle a tenu le système psychique à un moment où la vérité aurait été insupportable.

C’est le point central. Et c’est sans doute le plus mal compris.

Ce lien entre honte et souffrance psychique n’est pas qu’une intuition clinique. Une méta-analyse conduite par Kim, Thibodeau et Jorgensen (2011, Psychological Bulletin), portant sur 108 études et plus de 22’000 participants, montre que la honte est presque deux fois plus corrélée aux symptômes dépressifs que la culpabilité (r = 0,43 contre r = 0,28). Autrement dit : ce n’est pas d’avoir mal agi qui pèse le plus lourd sur le psychisme, c’est de se sentir soi-même défectueuse. Si vous vous reconnaissez dans cette description, ce n’est ni une fatalité ni un trait de caractère — c’est un mécanisme qui s’est installé, et qui peut se déposer.

La honte n’est pas la blessure. La honte est le couvercle sur la blessure.

Sous la honte toxique se trouve toujours autre chose. Quelque chose qui, à un moment donné, n’a pas pu exister sans danger.

  • Une colère qui n’avait pas le droit d’être dite.
  • Un chagrin qui n’a pas eu de témoin présent.
  • Une peur qui n’a pas eu de bras pour la co-réguler.
  • Un élan de vie, un désir, une joie, qui ont été perçus comme menaçants ou ridicules.
  • Des besoins de dépendance — d’être tenue, vue, rassurée — qui ont été humiliés.

La honte est venue, comme une vague d’effondrement, juste avant que l’une de ces émotions plus primaires ne sorte. Pour empêcher la sortie. Pour préserver la relation. Pour que l’enfant reste connecté à ses figures d’attachement, au prix de l’authenticité.

Ça déplace le regard. On ne cherche plus à évacuer la honte. On commence à se demander, avec respect : « qu’est-ce qu’elle est venue protéger, à l’époque ? Et qu’est-ce qui demande aujourd’hui à enfin pouvoir exister ? »

C’est exactement la lecture de l’IFS (Internal Family Systems) : la honte toxique est une partie protectrice de soi. Pas l’identité. Pas l’ennemi. Une partie qui a fait, à six ou huit ans, un travail héroïque pour qu’une enfant survive émotionnellement.

Pourquoi la honte se loge-t-elle d’abord dans le corps ?

La honte précède le langage. Elle s’imprime via le regard, le ton, le silence — bien avant que vous ayez les mots pour la nommer. C’est pour cela qu’on la sent dans le ventre, dans la gorge, dans le visage qui chauffe, avant même de comprendre pourquoi.

Le corps avant les mots

Une cliente qui vit avec de la honte toxique ne vous dira pas toujours « je me sens honteuse ». Elle dira plutôt qu’elle se sent vide, éteinte, lourde, sans élan.

C’est cohérent. La signature corporelle de la honte toxique est très spécifique. Tête baissée, regard qui fuit. Poitrine qui s’effondre, comme si quelque chose pesait au sternum. Respiration courte, qui ne descend pas. Une sensation de creux au ventre. Parfois un brouillard qui descend, comme une dissociation douce qui anesthésie.

Ce ne sont pas des croyances. Ce sont des états du corps. Et c’est précisément pour cette raison que toute la réassurance cognitive du monde — « mais non tu n’es pas nulle, regarde tout ce que tu as accompli » — ne change rien à la couche profonde. Le corps n’écoute pas la logique. Il écoute la sécurité. C’est aussi pourquoi la dureté qu’on s’inflige ne fait qu’entretenir la blessure, là où un peu de douceur pour soi ouvre autre chose (j’en parle dans auto-compassion et honte traumatique).

C’est aussi pour cette raison que ce qu’on observe parfois — une vitalité inhibée, un élan vital qui s’éteint — est très souvent confondu avec une dépression. Une cliente qui n’a plus d’élan, plus de curiosité, plus de mouvement vers ce qui l’attire — ce n’est pas toujours une dépression au sens médical. C’est parfois l’élan d’aller vers la vie qui s’est mis en veille sous le poids d’une organisation de survie ancienne.

Pourquoi la réassurance ne suffit pas — et pourquoi l’hypnose, oui ?

Se dire « je suis quelqu’un de bien » reste mental. La honte toxique, elle, est encodée plus profond. L’hypnose ericksonienne permet d’aller à l’endroit somatique où la honte s’est imprimée et de proposer une expérience corrective directe au système nerveux.

Quand on s’adresse uniquement au mental, on parle à la mauvaise interlocutrice. La partie qui porte la honte toxique n’a pas appris à parler en mots, elle a appris à parler en états. Elle est plus vieille que le langage adulte. Elle s’est formée à un âge où le tronc cérébral et le système limbique pesaient plus que le cortex.

C’est précisément ce que l’hypnose ericksonienne vient adresser. Le travail ne consiste pas à convaincre la cliente qu’elle a de la valeur. Le travail consiste à descendre, doucement, sous le mental, là où cette partie de soi vit. À installer un cadre de sécurité — la voix régulière, l’horaire stable, la présence du cabinet à Lausanne — qui devient lui-même une forme de co-régulation. Et à permettre, avec cette partie de soi, ce qui n’avait pas pu se dire à l’époque.

L’IFS et l’hypnose ericksonienne convergent ici. On ne combat pas la partie qui porte la honte toxique. On la rencontre. On lui demande, en substance : « depuis quand tu fais ce travail ? De quoi tu as eu peur ? Qu’est-ce que tu as protégé ? » Et on attend, sans forcer, qu’elle réponde.

Comment travailler avec la honte plutôt que tenter de l’éliminer ?

On accueille la partie de soi qui porte la honte plutôt que de la combattre. En IFS, cette partie a un rôle : elle a tenu le système. Lui parler avec respect, comprendre ce qu’elle protégeait, lui permet de se déposer — sans qu’on ait à la pousser dehors.

Permettre, plutôt qu’éliminer

C’est le mot juste, et il n’est pas anodin. Permettre, ce n’est pas accepter passivement. Ce n’est pas non plus lâcher prise — une formule qu’on utilise parfois pour éviter de vraiment sentir ce qui est là.

Permettre, c’est laisser exister, dans un cadre sécurisant, ce qui était jusque-là interdit d’existence. C’est une posture active. Quand une cliente arrive en cabinet et qu’à un moment de la séance, le corps s’effondre légèrement — la tête tombe, le souffle se raccourcit, les yeux se voilent — la majorité des personnes ont appris à l’éviter, à se redresser, à reprendre une contenance. C’est exactement à cet endroit-là, avec l’hypnose ericksonienne, que je ralentis. Que je propose à la cliente de permettre à cet état d’être là, juste quelques secondes de plus. De rester avec, sans s’identifier à lui. D’observer ce qui se passe en dessous.

Très souvent, sous l’effondrement de la honte, ce qui émerge est une émotion plus primaire qui n’avait jamais eu le droit de venir. Du chagrin retenu depuis vingt ans. Une colère légitime envers une figure d’autorité. Une peur d’enfant qui n’avait pas eu de bras pour la contenir.

Quand cette émotion plus profonde peut enfin se compléter, la structure de honte n’a plus de raison de tenir. Elle se relâche. Pas parce qu’on l’a combattue, parce qu’on lui a permis d’aller faire la sieste.

Que faire quand la honte revient en pleine thérapie ?

La honte qui resurgit en cours de travail n’est pas un retour en arrière — c’est qu’une couche plus profonde devient accessible. Le système se réorganise. On ralentit, on revient au corps, on laisse la partie de soi se dire dans la sécurité de la séance.

Quand la honte revient pendant le travail thérapeutique

Un paradoxe, qu’il faut nommer pour ne pas se décourager.

Quand le travail commence à porter, la honte toxique ne diminue pas en ligne droite. Elle s’intensifie souvent dans les moments où une vérité plus authentique s’approche. C’est-à-dire au moment où la personne devient plus visible, plus présente, plus elle-même. Au moment où elle prend une place dans son couple, dans son métier, dans sa parole publique. Au moment où elle commence à dire non, ou à dire oui pour de bon. C’est souvent là aussi qu’on réalise à quel point on avait pris l’habitude de chercher sa valeur dans le regard des autres (un mécanisme que j’explore dans honte, estime et regard de l’autre).

Les pensées typiques surgissent à ce moment-là : « qui crois-tu être ? », « tu vas être démasquée », « reste petite », « on va te voir, et ça va être horrible ».

Ce qu’il faut savoir, c’est que ces pensées ne sont pas le présent qui parle. C’est l’organisation ancienne qui se contracte parce qu’elle sent du mouvement. Ce n’est pas un signal d’arrêt. C’est un marqueur de seuil.

C’est exactement ce que je vois en cabinet quand le travail avance : la cliente se sent parfois plus mal-à-l’aise dans les premières semaines, parce que le couvercle bouge. Le travail consiste alors à tenir le cadre — la respiration, le corps, la présence partagée — pour que la partie qui se contracte sente qu’elle peut, enfin, lâcher un peu.

Pour aller plus loin

Pour les particuliers concernés

  • Valérie Beaufort, Se libérer de la blessure d’abandon (En Quête du Bonheur, 2018).
  • Michel Odoul, Dis-moi où tu as mal : le Lexique (Albin Michel, 2006).
  • Elaine N. Aron, Hypersensibles (Marabout, 2013).
  • Pete Walker, Site personnel — pete-walker.com, articles libres sur les types fight/flight/freeze/fawn et le CPTSD.
  • IFS Institute, Ressources en ligne — ifs-institute.com, vidéos d’introduction à l’Internal Family Systems.
  • Bessel van der Kolk, Chaîne YouTube — entretiens en anglais sur le corps et le trauma.

Références professionnelles

  • Jérémy Nouen, À la lumière de nos traumas (Satas, 2023).
  • Gérald Brassine, Nadia Tonglet, Surmonter le traumatisme (Satas (Le Germe), 2017).
  • Philippe Gardette, Le renforcement du Moi en hypnose (Satas (Le Germe), 2020).

→ Voir aussi la page Références — Traumatisme.

En cabinet à Lausanne

Travailler la honte toxique, c’est tout un ART. Pas une technique appliquée mécaniquement, mais une rencontre attentive, à plusieurs niveaux du système nerveux. C’est ce que je propose en cabinet à Lausanne, en combinant hypnose ericksonienne, IFS, PNL et une lecture trauma issue des travaux de Bessel van der Kolk et Stephen Porges.

Si vous reconnaissez quelque chose dans ces lignes — la phrase « je suis fondamentalement mauvaise » qui revient sans qu’on sache d’où elle vient, le sentiment d’être à côté de soi, l’effondrement intérieur dès qu’on prend de la place — il est possible de commencer par un entretien téléphonique de trente minutes, gratuit, pour voir si l’accompagnement vous correspond. Ce premier échange ne vous engage à rien. Il sert simplement à comprendre ce que vous traversez et à vérifier ensemble qu’on est sur la même longueur d’onde.

Prendre contact — cabinet à Lausanne.


Lectures reliées sur le site :Sortir du figement de la honte après un traumatismeReconnecter au corps après un traumatismeHypnose pour traumatisme post-traumatiqueHypnose et dépendance affectiveHypnose ericksonienne à Lausanne

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