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Porter la douleur des autres : quand l’empathie devient un mécanisme de survie
Vous portez la souffrance de vos proches depuis toujours. Ce n'est pas un défaut de bonté — c'est un mécanisme appris. Hypnothérapeute à Lausanne, je vous explique.
Vous ressentez ce que les autres ressentent avant même qu’ils l’aient dit.
Vous savez, d’un coup d’œil, quand quelqu’un ne va pas. Vous ajustez. Vous adoucissez. Vous faites de la place. Et quand la conversation prend fin, vous repartez avec quelque chose — un résidu, une charge que vous n’avez pas nommée mais qui pèse sur vos épaules le reste de la journée.
On vous a peut-être dit que vous étiez "trop sensible". Ou au contraire que c’était une qualité — que vous aviez un don pour écouter, pour comprendre, pour soutenir.
Les deux peuvent être vrais. Et aucun des deux ne dit la chose la plus importante : ce que vous vivez a un coût. Et ce coût, votre corps le connaît mieux que vous.
Cette tendance à absorber ce que traversent les autres est l’une des facettes de l’hypersensibilité émotionnelle.
Loin d’être une anomalie, la haute sensibilité concernerait près d’une personne sur trois : une étude menée sur 906 adultes a identifié un groupe « hautement sensible » représentant 31 % de l’échantillon (Lionetti et al., Translational Psychiatry, 2018). Absorber ce que ressentent les autres n’est pas un défaut : c’est souvent le revers d’une sensibilité plus fine.
Pourquoi je porte la douleur des autres comme si c’était la mienne ?
Parce qu’une partie de vous a appris, très tôt, à scanner l’état émotionnel d’autrui pour anticiper le danger. Ce que l’on nomme parfois « empathie compulsive » n’est pas un excès de bonté : c’est une vigilance ancienne. Aujourd’hui, vous absorbez les émotions des autres avant même de sentir les vôtres.
Ce que vous vivez a un nom
Plusieurs courants cliniques décrivent ce phénomène : absorption émotionnelle, fatigue de compassion, traumatisme vicaire chez les proches aidants. Derrière ces formules se cache une réalité simple.
Quand quelqu’un souffre à côté de vous, quelque chose en vous enregistre une partie de cette souffrance comme si elle vous appartenait. Le corps répond. Le souffle se modifie. Le ventre se serre — cette petite crispation, juste sous le sternum. Pour la plupart des gens, ce mécanisme est ponctuel : il s’active, puis il s’estompe.
Pour certaines personnes — peut-être pour vous — il ne s’estompe pas. Ou pas vraiment. L’autre est parti, mais la charge, elle, est restée. Et vous continuez de la porter, souvent sans le savoir.
Ce n’est pas une question de sensibilité extraordinaire. C’est un apprentissage. Un apprentissage très ancien.
L’empathie excessive est-elle vraiment de l’empathie ?
Pas tout à fait : il s’agit moins d’un trop-plein de compassion que d’une vigilance apprise. L’empathie saine reste reliée à soi ; l’empathie compulsive, elle, vous fait sortir de votre corps pour habiter celui de l’autre, par peur de ce qui pourrait arriver si vous ne le faisiez pas.
Revenez en arrière.
Enfant, dans quel état était l’adulte qui prenait soin de vous ? Était-il ou elle souvent anxieux, déprimé, en colère, fragile ? Avez-vous appris — sans qu’on vous le dise explicitement — que votre tranquillité dépendait de leur état émotionnel ? Que si vous saviez les calmer, les rassurer, les apaiser, vous seriez en sécurité ?
Si c’est le cas, quelque chose en vous a enregistré une équation fondamentale : la souffrance des autres est mon affaire.
Cette équation n’était pas un choix. C’était une adaptation. Elle vous a permis de traverser une enfance imprévisible. Elle vous a donné une fonction, un rôle, un moyen de vous sentir utile et donc aimé.
L’empathie en elle-même reste une compétence saine. Ce qui pèse, c’est l’empathie devenue compulsive, non régulée, devenue fusion : celle qui ne sait plus s’arrêter et confond votre intériorité avec celle de l’autre.
La thérapie IFS — l’approche des Systèmes Familiaux Internes développée par Richard Schwartz — offre ici une grille de lecture précieuse. On peut se représenter cette hypervigilance comme une « partie » de soi : une stratégie éprouvée qui a pris, très tôt, la responsabilité de gérer les émotions des autres pour protéger ce qu’il y avait de plus vulnérable en vous. Comme le résume Richard Schwartz : « Il n’existe pas de mauvaises parties. Chaque partie a une bonne intention pour vous. » (Richard Schwartz, No Bad Parts, 2021). Cette stratégie a fait un travail considérable. Elle continue de le faire. Simplement, elle ne sait plus s’arrêter.
Quel est le coût caché de porter la douleur des autres ?
Une fatigue qui ne se répare pas par le sommeil. Des douleurs corporelles diffuses. Une irritabilité qui surgit sans cause apparente. Vous absorbez bien plus que ce que votre système nerveux peut métaboliser — et le corps finit par envoyer la facture.
Cette charge ne reste pas abstraite. Elle s’installe dans le corps.
En clinique, l’on observe que les personnes qui absorbent de façon chronique les états émotionnels des autres rapportent souvent plus d’anxiété, de tensions corporelles et d’épisodes dépressifs. Non par faiblesse, mais parce qu’un mécanisme de régulation se retourne contre elles : autoculpabilisation ("j’aurais dû faire plus"), rumination ("est-ce que ça allait, finalement ?"), catastrophisation au moindre signe de détresse chez l’autre.
Concrètement, vous reconnaissez peut-être :
- Une fatigue profonde, difficilement explicable, même après une bonne nuit
- Des tensions dans les épaules, la nuque, le haut du dos
- Un ventre qui se noue quand quelqu’un de proche traverse une période difficile
- Une difficulté à vous déconnecter des conversations chargées — elles tournent dans votre tête des heures après
- Un sentiment de vide ou d’irritabilité après avoir "beaucoup donné"
- Des pleurs qui surgissent pour des raisons que vous n’arrivez pas à identifier
Ce n’est pas votre imagination. C’est votre corps qui parle de l’énergie dépensée à soutenir ce qui n’est pas à vous.
Comment se perd-on de vue quand on porte tout le monde ?
Cette perte de soi est silencieuse parce qu’elle ressemble à de la générosité. Vous ne sentez plus ce que vous voulez, ce qui vous nourrit, ce qui vous épuise. Vous existez en miroir des autres — et vos propres besoins disparaissent du paysage.
Il y a quelque chose de plus insidieux encore.
À force de faire de la place aux émotions des autres, à force de réguler, d’anticiper, d’absorber — vous finissez par ne plus savoir très clairement ce que vous ressentez, vous. Ce que vous voulez. Ce dont vous avez besoin.
La question "comment tu vas, toi ?" peut vous paraître étrange. Presque déstabilisante. Vous n’avez pas l’habitude qu’on la pose. Et encore moins l’habitude d’y répondre honnêtement.
Ce n’est pas un vide de caractère. C’est le résultat d’une vie où votre espace intérieur a été constamment sollicité pour accueillir les autres. Votre propre monde émotionnel — il était là, quelque part. Mais il y avait toujours plus urgent.
Avec le temps, ces parties de vous qui portaient vos propres besoins, vos propres douleurs, vos propres aspirations — elles se sont tues. Elles n’ont pas disparu. Elles attendent.
Comment l’hypnothérapie aide-t-elle à se désengager de la douleur des autres ?
En séance, on retrouve la frontière corporelle entre soi et l’autre — celle qui est devenue poreuse trop tôt. Avec l’hypnose ericksonienne, on favorise l’apparition d’une transe légère ; le travail avec les parties de soi permet alors à la part hyper-vigilante de se déposer, et à votre système de retrouver son propre centre.
Il existe un malentendu sur ce type de fonctionnement : on croit qu’il suffit de décider de "moins porter", de poser des limites, de "penser à soi".
Ces intentions sont justes. Mais elles butent sur quelque chose.
Si votre fonctionnement est organisé autour de la disponibilité aux autres depuis des dizaines d’années, le corps ne peut pas soudainement "ne plus ressentir" parce qu’un livre de développement personnel vous dit de vous prioriser. La volonté n’atteint pas ce niveau-là.
L’hypnose ericksonienne, elle, y descend.
Elle travaille avec les niveaux plus profonds — là où ces automatismes se sont encodés, suite à vos expériences et à vos apprentissages. Elle ouvre la possibilité de vivre une expérience différente : celle d’une présence à soi-même sans menace, sans culpabilité, sans urgence à réguler l’autre. Pas comme une idée, comme une expérience corporelle réelle.
Associée à l’IFS, cette approche permet d’aller à la rencontre de la partie de vous qui porte la douleur des autres depuis si longtemps. De comprendre pourquoi elle est là. De lui reconnaître sa valeur — parce qu’elle en a une. Et, progressivement, de lui permettre de déposer son fardeau.
C’est tout un ART : Accueillir ce qui est là, Reconnaître sa fonction protectrice, Transformer ce qui peut l’être. Pas en forçant. En créant les conditions intérieures pour que cela devienne possible. Souvent, une seule séance suffit pour amorcer ce déplacement.
FAQ
Est-ce que porter la douleur des autres est toujours lié à un traumatisme ?
Pas nécessairement au sens d’un événement traumatique unique. Mais souvent à un environnement d’enfance où l’état émotionnel d’un adulte était imprévisible ou dominant. Ces apprentissages relationnels se font sur la durée, discrètement, et ils façonnent profondément notre façon d’être en lien.
En quoi l’hypnose peut-elle aider là où d’autres approches n’ont pas suffi ?
L’hypnose ericksonienne n’est pas une approche purement cognitive — elle ne cherche pas à convaincre votre cerveau de changer. Elle crée les conditions pour que le corps vive une expérience différente. Beaucoup de clientes qui ont déjà fait un travail psychologique disent que l’hypnose leur a permis d’intégrer ce qu’elles comprenaient déjà, mais qui ne "descendait" pas encore dans le corps.
Est-ce que ça veut dire arrêter de prendre soin des autres ?
Non. Ce travail ne vise pas à vous rendre insensible ou distante. Il vise à vous permettre de ressentir sans fusionner — d’accompagner sans vous effacer. Quand vous avez accès à votre propre sol intérieur, vous pouvez offrir aux autres une présence qui ne vous coûte plus autant. Une présence qui vient de vous, pas malgré vous.
Quelque chose cherche à être entendu
Si vous vous reconnaissez dans ces lignes — dans cette fatigue, cette perte de contact avec vous-même, cette sensation de porter en permanence ce qui appartient aux autres — quelque chose en vous est prêt.
Pas à changer du jour au lendemain. Pas à devenir quelqu’un d’autre. Prêt à explorer ce qui se joue, dans un cadre sécurisé, sans jugement.
Marc Binggeli est hypnothérapeute ericksonien à Lausanne, spécialisé dans l’accompagnement des traumatismes, de l’anxiété et des dépendances affectives. Il travaille avec les approches IFS, PNL et hypnose ericksonienne.
Et si, enfant, personne n’avait jamais vraiment écouté ce que je ressentais ?
Souvent, c’est là que tout commence. Une enfant qui pleure et qu’on rassure trop vite. Une colère qu’on fait taire. Une tristesse qu’on minimise. Quand vos émotions n’ont pas été accueillies ni reflétées par les adultes qui vous entouraient, vous avez appris à les ranger ailleurs : chez les autres.
C’est une mécanique discrète. Un enfant a besoin qu’un adulte reçoive ce qu’il vit, le nomme, lui renvoie : « Tu as l’air triste, c’est dur ». Cet écho lui apprend que ses ressentis comptent, qu’ils ont une place. Quand cet écho manque — pas par méchanceté, souvent par maladresse ou par survie des parents eux-mêmes — l’enfant en tire une conclusion silencieuse. Mes émotions dérangent. Mieux vaut surveiller celles des autres.
Alors vous êtes devenue experte. Experte à lire un visage avant qu’il ne parle, à sentir l’humeur d’une pièce, à anticiper le besoin de l’autre. Cette hypervigilance, on l’a longtemps prise pour de l’empathie. C’est plutôt une vieille stratégie de petite fille : si je devine ce que ressent l’adulte, je sais comment me tenir, je reste en sécurité. Le radar s’est tourné vers l’extérieur. Et il n’est jamais revenu se poser sur vous.
Voilà pourquoi vous ressentez tout le monde, sauf vous. C’est probablement tout autre chose : une blessure d’écoute, ancienne, qui n’a jamais été réparée. La partie de vous qui n’a pas été entendue enfant continue de chercher, dans le regard des autres, l’attention qu’elle n’a pas reçue.
C’est précisément là que l’hypnose ericksonienne ouvre un chemin. Plutôt que de raisonner sur le passé, elle vous permet de revenir, en douceur, vers cette enfant qui parlait dans le vide — et de lui offrir, enfin, l’écoute qui lui a manqué. Le travail avec les parties de soi (IFS) prolonge ce mouvement : l’on apprend à accueillir cette partie restée petite, à reconnaître ce qu’elle ressent, à lui dire qu’elle compte. Petit à petit, le radar peut se retourner. Et commencer à se poser sur vous.
Pour aller plus loin
Pour les particuliers concernés
- Valérie Beaufort, Se libérer de la blessure d’abandon (En Quête du Bonheur, 2018) — comprendre comment une blessure précoce façonne notre rapport aux autres.
- Christophe Fauré, Ensemble mais seuls (Albin Michel) — sur la solitude vécue au cœur même du lien à l’autre.
- Leslie Cameron-Bandler & Michael Lebeau, Au Cœur des Émotions (La Tempérance) — apprivoiser ses émotions avec la PNL.
- IFS Institute, Ressources et vidéos d’introduction à l’Internal Family Systems — ifs-institute.com, pour découvrir le travail avec les parties de soi.
- Heidi Priebe, Chaîne YouTube — attachement, parties internes et système nerveux (en anglais).
- SFETD & AFEHM, Conférences accessibles en ligne — hypnose médicale et thérapies brèves, en français.
Références professionnelles
- Pia Mellody et al., Facing Codependence (HarperOne, 2003) — texte de référence sur la codépendance et ses racines.
- Catherine Chabert & Benoît Verdon, Psychologie clinique et psychopathologie (PUF, 2015) — cadre clinique de fond.
- Philippe Caillé & Yveline Rey, Les objets flottants (Fabert, 2014) — méthodes d’entretiens systémiques.
→ Voir aussi la page Références — Dépendance affective.
Si vous reconnaissez ce que je viens de décrire, je vous offre volontiers un entretien téléphonique de trente minutes, gratuit, pour que l’on regarde ensemble si ce cadre thérapeutique vous convient. Une éventuelle séance se déroule au cabinet à Lausanne, avec l’hypnose ericksonienne, en présentiel, parce que ce travail-là demande la présence du corps. Sans pression.