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Positivité toxique : et si vouloir aller mieux vous empêchait d’aller mieux ?
Une cliente m’a dit un jour, la voix un peu éteinte : « On me dit de voir le verre à moitié plein, de relativiser, d’être reconnaissante… mais au fond je me sens de plus en plus vide et coupable de ne pas y arriver. »
Elle avait tout essayé. Les affirmations le matin devant le miroir. Le carnet de gratitude le soir. Les applications qui rappellent de respirer, de sourire, de « penser positif ». Et pourtant, dès qu’elle s’arrêtait, la gorge se serrait à nouveau. Comme si, sous le vernis, quelque chose continuait de frapper à la porte.
Ce qu’elle vivait porte un nom : la positivité toxique. Rien à voir avec l’optimisme, mais l’obligation d’être positive, tout le temps, quoi qu’il arrive.
Pourquoi je me sens coupable de ne pas réussir à être positive ?
Parce que l’injonction au bonheur transforme une émotion normale en faute personnelle. Quand la règle devient « il faut rester positive », la tristesse ou la colère qui montent deviennent la preuve que vous faites mal. Ce n’est pas votre émotion qui pose problème. C’est le message qu’on a collé dessus : celle-là n’est pas acceptable.
Vous connaissez sans doute la scène. Vous confiez une peine, et on vous répond : « Allez, positive ! Il y a pire ailleurs. » L’intention est bonne. L’effet, lui, est double. Vous ressentez toujours la peine — et maintenant vous vous sentez coupable de la ressentir. Deux couches au lieu d’une.
C’est quoi, exactement, la positivité toxique ?
C’est le réflexe de fabriquer un état agréable — gratitude, calme, enthousiasme — chaque fois qu’un état inconfortable apparaît, parce qu’au fond on le juge dangereux. Le problème n’est pas de se sentir bien. Le problème surgit quand se sentir bien devient une obligation, et qu’on se met à manufacturer des émotions que le corps n’a pas choisies.
Car nos émotions de fond ne se décident pas. Les neurosciences affectives, avec les travaux de Jaak Panksepp, montrent que nos émotions primaires — la peur, la colère, le chagrin, le jeu, la tendresse — sont anciennes, câblées en nous, en grande partie sous-corticales. Elles remontent avant même que la pensée ne s’en mêle. Elles sont choisies pour vous, pas par vous, en réponse à ce que vous vivez maintenant et à ce que vous avez vécu.
Une émotion, au fond, c’est une information. Le mot le dit : é-motion, ce qui se met en mouvement pour traverser et sortir. Le chagrin qui monte après une perte n’est pas une erreur à corriger. C’est un processus qui cherche à s’achever dans le corps.
Pourquoi forcer la gratitude ne me soulage pas durablement ?
Parce que la technique fonctionne trop bien à court terme. Vous vous sentez triste, vous récitez vos affirmations, vous listez trois motifs de gratitude — et le soulagement arrive. Sauf que votre système nerveux vient d’enregistrer autre chose : « Heureusement que j’ai changé d’état, l’autre était dangereux. » L’évitement se renforce chaque fois qu’il calme l’inconfort.
C’est là tout le piège. Vous n’avez pas appris que la tristesse pouvait être traversée sans danger. Vous avez appris qu’elle exigeait une intervention immédiate. La prochaine fois, elle reviendra — souvent un peu plus fort, parce qu’elle n’a toujours pas été entendue.
Et ce mécanisme a un coût qui dépasse l’humeur. Les personnes qui répriment le plus leurs émotions présentent un risque de mortalité, toutes causes confondues, supérieur d’environ 35 %, selon une étude longitudinale de Chapman et ses collègues (2013) publiée dans le Journal of Psychosomatic Research. À l’inverse, accepter ses émotions désagréables plutôt que les combattre prédit un meilleur équilibre psychologique, comme l’a montré une recherche menée auprès de plus de 1 300 adultes par Brett Ford et Iris Mauss (2018). Le corps tient les comptes de ce qu’on refuse de sentir.
Susan David, chercheuse à Harvard Medical School et autrice d’Emotional Agility, le résume d’une phrase : « Discomfort is the price of admission to a meaningful life » — l’inconfort est le prix d’entrée d’une vie qui a du sens.
Est-ce que je devrais arrêter d’être reconnaissante, alors ?
Non, surtout pas. Rien ici n’invite à cesser de profiter de la vie. Boire son thé, dessiner, marcher au bord du lac, rire avec quelqu’un qu’on aime, danser dans la cuisine parce que le corps a envie de danser : tout cela est parfaitement sain. La différence ne se voit pas de l’extérieur. Elle se joue à l’intérieur, dans l’intention.
Danser parce que le mouvement vous vient, ce n’est pas la même chose que danser pour vous empêcher de sentir quelque chose. Remercier parce que la gratitude affleure d’elle-même, ce n’est pas la même chose que réciter la gratitude pour faire taire une peur. Un geste identique peut recouvrir deux rapports opposés à soi-même.
Comment savoir si je m’évite ou si je prends soin de moi ?
La bonne question n’est pas « Est-ce que je fais quelque chose d’agréable ? », mais « Est-ce que je cours après un autre état parce que je ne supporte pas celui qui est déjà là ? ». Si vous cherchez à fabriquer du positif précisément quand une émotion inconfortable se présente, il y a de fortes chances que ce soit un évitement, pas un soin.
Carl Jung avait une image pour cela. En grandissant, nous apprenons quelles émotions sont acceptées et lesquelles ne le sont pas. La colère était dangereuse, le besoin faisait honte, la tristesse pesait sur les autres. Alors nous repoussons ces parts de nous dans ce qu’il appelait l’ombre. La positivité toxique devient une version moderne du même vieux partage : désormais il faut être positive, reconnaissante, apaisée. Le vocabulaire a changé. La règle, elle, est restée : « Ce que tu es vraiment n’est pas le bienvenu. »
J’aime bien une autre image, celle de la météo intérieure. On ne choisit pas le temps qu’il fait. La pluie arrive parce que les conditions étaient réunies, pas parce qu’on l’a décidée. Nos émotions, c’est pareil : elles arrivent en fonction de notre histoire et du moment présent. Vouloir un ciel bleu permanent, c’est se battre contre le climat. La question n’est pas de commander le beau temps — c’est d’apprendre à rester debout sous toutes les averses, en sachant qu’elles passent.
Comment l’hypnose ericksonienne aborde-t-elle autrement l’injonction au bonheur ?
Cette approche ne cherche pas à vous rendre positive. Elle cherche à créer les conditions dans lesquelles ce qui est là peut enfin être accueilli, sans être corrigé. Le cerveau n’apprend pas la sécurité en s’entendant dire de rester calme. Il l’apprend en faisant l’expérience, dans le corps, que l’émotion redoutée peut être traversée sans catastrophe.
C’est ce que je propose à mes clientes en séance. Non pas une technique de plus pour faire disparaître l’inconfort — elles en ont déjà tout un tiroir — mais un cadre où la part de vous qui porte le chagrin, la peur ou la colère peut se présenter sans risque d’être rejetée. En état d’hypnose, cet état léger de conscience, la partie de nous qui juge et qui ordonne « tais-toi, sois forte » se met en veille. Autre chose peut alors se dire intérieurement, sans même devoir être traduite en mots.
Dans le vocabulaire de l’Internal Family Systems, ces parties de vous ne sont pas des ennemies. Ce sont des protectrices. Elles se sont mises en place à un moment où c’était nécessaire. Les rencontrer, plutôt que les recouvrir de positif, c’est ce qui permet au corps de se réorganiser. La plasticité du cerveau ne se nourrit pas de pensées positives. Elle se nourrit d’expériences nouvelles.
C’est aussi pour cela que sortir de l’anxiété ne ressemble pas toujours à du calme. Si le sujet vous parle, je l’aborde en détail dans cet article sur ce que devient vraiment un système nerveux qui va mieux. Et si vous butez sur l’impression de faire des efforts sans résultat, cela vaut peut-être la peine de lire pourquoi chercher à calmer son système nerveux ne fonctionne pas toujours.
Conclusion
Vous n’êtes pas défaillante parce que la gratitude forcée ne vous soulage pas. Vous êtes simplement en train de découvrir qu’on ne se rétablit pas en utilisant une moitié de soi pour se sauver de l’autre.
La joie reviendra. Le calme aussi. Mais pas parce que vous les aurez commandés — parce que vous aurez cessé de fuir ce qui, en dessous, demandait seulement à être ressenti. Accueillir la météo, toute la météo, c’est cela qui, peu à peu, apprend au corps qu’il est en sécurité.
Si cette approche vous parle, n’hésitez pas à emprunter ce chemin — c’est de toute façon une aventure personnelle passionnante. Et si vous le souhaitez, un échange téléphonique de 30 minutes, gratuit, permet d’y voir plus clair et de voir si le courant passe. Une éventuelle séance se déroule au cabinet, à Lausanne, dans un cadre confidentiel.
Pourquoi les conseils « pense positif » me font-ils me sentir encore plus nulle ?
Ces conseils s’adressent d’abord à celles qui vont déjà bien et cherchent à s’optimiser : routines, gratitude, discipline. Ils supposent un terrain intérieur en sécurité. Quand vous survivez à un choc émotionnel ou à une relation qui vous a blessée, ce terrain manque, et l’injonction « Change ton état d’esprit » vous culpabilise au lieu d’aider. Ils ne sont pas faux : ils ne sont juste pas adressés à là où vous en êtes.
Pour aller plus loin
Pour les particuliers concernés
Livres
- Susan David, Emotional Agility : Get Unstuck, Embrace Change, and Thrive in Work and Life, éd. Avery, 2016 — sortir de la tyrannie du « penser positif » et faire de la place à toutes ses émotions.
- Barbara Ehrenreich, Bright-Sided : How Positive Thinking Is Undermining America, éd. Metropolitan Books, 2009 — enquête critique sur l’idéologie de la pensée positive.
- Carl Gustav Jung, Ma vie : souvenirs, rêves et pensées, éd. Gallimard, 1973 — l’ombre, le Soi et les parts de nous que nous n’osons pas regarder.
Vidéos & ressources
- Susan David, The gift and power of emotional courage (conférence TED) — pourquoi la « positivité forcée » nous coupe de nous-mêmes.
- IFS Institute, ifs-institute.com — ressources d’introduction à l’Internal Family Systems et aux parties de soi.
Références professionnelles
- Benjamin P. Chapman et al., Emotion Suppression and Mortality Risk Over a 12-Year Follow-up, Journal of Psychosomatic Research, 2013 — la répression émotionnelle associée à un sur-risque de mortalité.
- Brett Q. Ford et al., The Psychological Health Benefits of Accepting Negative Emotions and Thoughts, Journal of Personality and Social Psychology, 2018 — accepter ses émotions négatives prédit un meilleur équilibre psychologique.
- Jaak Panksepp & Lucy Biven, The Archaeology of Mind : Neuroevolutionary Origins of Human Emotions, éd. W. W. Norton, 2012 — les systèmes émotionnels primaires et leur base sous-corticale.
→ Voir aussi la page Ma pratique thérapeutique à Lausanne.
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